‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 36 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

qui nous lie » et non pas même, mais d'avoir donné à notre chaîne un autre nom?

Notre mot éternel est-il : C'était écrit ?

Sur le livre de Dieu, dit l'Orient esclave ;

Et l'Occident répond : Sur le livre du Christ.

La pièce est datée du 27 août 1849. Mais à supposer que la conception première n'en remonte pas, comme il arrive souvent chez Vigny, à une époque beaucoup plus lointaine, les idées qu'elle exprime étaient, depuis longtemps déjà, en suspens dans son esprit. Nous en avons la preuve par un fragment du Journal intime, en date de 1832 :

Je ne vois nulle part une place assez grande donnée à la volonté de l'homme. — A tout prendre, je ne vois guère dans la Fatalité et la Providence que des effets, dont la cause est la lutte des caractères les uns contre les autres. Ces effets extraordinaires étonnent, et on les attribue par effroi à des puissances inconnues ; l'Orient et l'antiquité à la Destinée fatale, l'Occident à la volonté providentielle, ce qui revient au même en changeant le nom et l'appelant Livre de Dieu où l'avenir est inscrit...

En ce temps-là, et même un peu plus tard encore, Vigny penchait en faveur de la liberté humaine. « La fatalité, écrivait-il en 1833 dans son Journal, est une folie inventée par l'esprit de paresse qui domine toujours les hommes. L'homme est libre de faire tout ce qui lui plaît, en long et en large, dans une étendue de quatre mille lieues et de six pieds en hauteur, en mettant les choses au mieux. » En 1849, il en était venu à douter de la liberté, sinon à en nier positivement l'existence. En tous cas il se refusait à admettre que le christianisme l'eût apportée au monde.

La démarche de sa pensée offre, sur ce point, une analogie assez frappante avec celle de la pensée de Michelet pour qu'on ait pu se demander si l'une n'avait pas été influencée par l'autre. Michelet, dit Gustave Monod, avait conçu de bonne heure « l'histoire comme une lutte entre l'homme et la nature, entre la lettre et l'esprit, comme une ascension constante et providentielle vers l'autonomie morale ». Dès le début de son enseignement à l'Ecole Normale, c'est l'idée que dans son cours d'histoire générale il s'était appliqué à développer. « Il commença par l'Orient, faisant de l'histoire orientale la préface de l'histoire de la Grèce et de Rome. Il montra l'humanité se dégageant peu à peu des fatalités de la nature pour prendre conscience d'elle-même ; il insista sur l'histoire des Juifs, parce que leur religion est une préparation au christianisme, et salua dans le triomphe des idées chrétiennes le triomphe définitif de la liberté sur la fatalité, de l'homme sur la nature. » Nous n'avons pas le cours professé par Michelet en 1827 et dans les années suivantes, mais nous en retrouvons les idées maîtresses et comme l'armature dans cette Introduction à Vhisioire universelle, parue en avril 1831. « ses premières pages après juillet, écrites sur les pavés brûlants », qui « étaient un regard sur le monde, l'histoire universelle, comme combat de la liberté, sa victoire incessante sur le monde fatal, bref comme un juillet éternel ». Dès la première ligne de son ouvrage il énonçait, et il développait dans le reste, la théorie dont la révolution de la veille lui paraissait l'éclatante confirmation. Il montrait, «au point de départ, dans l'Inde, au berceau des races et des religions », l'homme « courbé, prosterné sous la toute-puissance de la nature ». Il suivait à travers la Perse, l'Egypte, la Judée, dans les étroites cités de la Grèce, dans la cité universelle où Rome absorbait

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