LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
le genre humain, les progrès de la liberté. Sur les débris des religions orientales, qui « plongeaient l'homme dans la matière », s'éleva le christianisme, religion de l'esprit. Le monde barbare trouva, grâce à lui, son organisation et son unité dans le système féodal, jusqu'à ce que celui-ci croulât sous les coups du légiste et de l'homme du peuple. « Le génie démocratique » de la France acheva l'évolution commencée en proclamant « la hberté dans l'égalité » Cet idéal, dont nous devons nous approcher de plus en plus sans jamais y atteindre, c'est « le dernier pas loin de l'ordre fatal et naturel, loin du Dieu de l'Orient », vers le « Dieu social » dont la Révolution française a apporté la révélation au monde, comme le christianisme lui a révélé le Verbe du monde moral.
A cette époque, si Michelet ne concevait déjà plus l'avènement du christianisme comme l'affranchissement définitif de l'humanité, il le regardait encore « comme le premier triomphe d'une religion de hberté sur les religions fatalistes de l'Orient. » La grâce représentait à ses yeux le libre arbitre, en opposition à la loi, qui était la fatalité. Il ne devait pas persister longtemps dans cette manière de voir. Un moment vint où la doctrine chrétienne se résuma pour lui « dans l'opposition de la justice et de la grâce, opposition que son cœur ne pouvait admettre ». Cette opinion se laisse entrevoir, dès 1833, dans le premier volume de VHistoire de France. Amené par le développement de son sujet à traiter de l'hérésie gauloise du pélagianisme, l'auteur montre en Pelage le champion du libre arbitre contre saint Augustin, champion de la grâce, et il rappelle leur querelle sans déguiser son inclination pour l'hérésiarque. En 1835, dans la préface des Mémoires de Luther, il fait du même point de vue, les réserves les plus expresses sur la théologie du réformateur, « Quelque
sympathie que puisse inspirer cette aimable et puissante personnalité de Luther, elle ne doit pas influencer notre jugement sur la doctrine qu'il a enseignée, sur les conséquences qui en sortent nécessairement. Cet homme qui fit de la liberté un si énergique usage ressuscite la théorie augustinienne de l'anéantissement de la liberté. Il a immolé le libre arbitre à la grâce, l'homme à Dieu, la morale à une sorte de fatalité providentielle. » Désormais son jugement ne variera plus : sous l'une ou l'autre de ses formes, le tort impardonnable, à ses yeux, du christianisme, ce sera d'avoir, par le moyen de la grâce, ravi à l'homme cette liberté qu'il semblait tout d'abord avoir apportée à l'univers.
Il semble bien que ce soit après une lecture de V Introduction à Vhistoire universelle que Vigny a pris conscience de l'éternel conflit, à travers les âges, entre le déterminisme et la liberté. La question une fois posée, il a incliné à la résoudre dans le sens même où l'historien, au cours des années suivantes, s'est orienté. Mais il ne s'y est pas engagé avec autant de décision que lui. Tandis que Michelet prononçait l'incompatibilité absolue entre la théorie de la grâce, telle que l'enseigne la théologie chrétienne, et l'idée qu'il se faisait de la liberté et de la justice, n'attendant l'une et l'autre que du développement futur de la société humaine, Vigny s'arrêtait angoissé et comme intimidé en face de l'énigme
O sujet d'épouvante à tenter le plus brave ! Question sans réponse où vos saints se sont tus ! O mystère I ô tourment de l'àme simple et grave !
Pourquoi n'a-t-il pas poussé plus loin ? Est-ce faute de vigueur ou de hardiesse dans la pensée ? Non, sans doute. Mais c'est qu'il était parvenu au point extrême où pouvait