‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 39 sur 128 · CHAPITRE IV LA PHILOSOPHIE SOCIALE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV LA PHILOSOPHIE SOCIALE

Nos idées sur la société dépendent ordinairement de nos origines sociales, et du milieu dans lequel nous vivons. Nous les tenons le plus souvent de ceux de qui nous tenons la vie. Elles s'enracinent en nous par l'éducation, par l'habitude, et il est rare qu'elles se modifient profondément au cours des années. L'expérience nous apprend à ménager nos intérêts dans nos relations avec les autres hommes, et, pour ne point les compromettre, à dissimuler nos opinions ou tout au moins à les atténuer, à en émousser les pointes et à en arrondir les angles. Mais, dans le fond, elle les laisse intactes. Elle ne nous enseigne ni la vérité, ni la justice. Comment en serait-il autrement? Nous ne connaissons que très superficiellement les conditions dans lesquelles vivent les hommes des autres classes, et pour cette raison nous les jugeons mal. Nous ne les comprenons pas ; nous ne savons pas ce qu'ils pensent ; surtout nous sommes incapables de nous mettre à leur place, de voir les choses de leur point de vue. Le spectacle de ce qui se passe sous nos yeux nous irrite et nous aigrit, mais ne nous éclaire pas. Pour que nous profitions des leçons de la vie, il faudrait, — et môme en ce cas le résultat serait-il

douteux, — qu'il se produisît un véritable bouleversement des conditions ordinaires de notre existence ; à défaut de ce bouleversement, une intelligence saine et un cœur droit, une pensée active et sincère avec ellemême, un grand désintéressement des choses après lesquelles courent la plupart des hommes, pouvoir, honneurs, argent, renommée ; en un mot, l'indépendance de l'esprit et du caractère. Ces qualités se rencontrent moins souvent qu'on ne le pense. Elles se sont trouvées réunies chez Alfred de Vigny, C'est là, plus encore que la valeur absolue ou la puissance de diffusion de ses idées, ce qui donne à l'étude de sa philosophie sociale un très haut intérêt.

Que l'activité de la pensée fût un des traits les plus remarquables de la constitution intellectuelle de Vigny, lui-même l'a affirmé à maintes reprises, et nous avons toutes raisons de le croire. « Je marche lentement à travers les rues, écrit-il, dans son Journal intime, parce que tout mon corps écoute mon cerveau qui parle sans interruption. » Et ailleurs : « Mon cerveau toujours mobile travaille et tourbillonne sous mon front immobile avec une vitesse effrayante. Des mondes passent devant mes yeux entre un mot qu'on me dit et un mot que je réponds. » Et encore : « La voix de la pensée se fait entendre si haut en moi que le bruit de la vie extérieure ne l'étouffé pas : le travail de mon âme parle fort et toujours, » Il se définissait « une machine à penser », Que cette pensée fût habituée à ne pas se payer de mots, qu'en toute occasion elle voulût aller au fond des choses, écarter les apparences et toucher les

Page 1