LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
réalités, ceci non plus ne fait aucun doute. Vigny n'était pas homme à se laisser éblouir par un mirage, ce mirage fût-il le plus séduisant du monde. « Les illusions, disait-il, sont le pain des sots. » Activité de la pensée, sincérité de la pensée, ce sont les conditions de son indépendance. Pourtant, cette indépendance, Vigny a eu quelque peine à la conquérir. Les opinions politiques et sociales de sa famille sont assez connues déjà pour qu'il soit inutile d'y revenir. Elles sont parfaitement résumées, avec ce qu'elles ont en même temps de suranné, d'étroit, de puéril, et aussi de touchant, dans l'anecdote symbolique que Vigny a plusieurs fois contée. « Mon père, dit-il, me faisait baiser sa croix de Saint-Louis, en priant Dieu, le jour de la Saint-Louis — ceci se passait sous l'Empire —, et plantait ainsi dans mon cœur, autant qu'il pouvait le faire, cet amour des Bourbons qu'avait l'ancienne noblesse, amour tout semblable à celui de l'enfant pour le père de famille. » Des superstitions politiques, il s'est, nous le savons, débarrassé assez vite. Il ne s'est pas aussi facilement débarrassé, il ne s'est jamais entièrement débarrassé, des préjugés sociaux. Il est toujours resté imbu de la croyance à une supériorité naturelle de l'aristocratie. Il a écrit par deux fois, dans Servitude et Grandeur militaires en 1835, dans son Journal en 1847, une amère réflexion sur les deux sortes d'hommes qui composent la société, ceux qui ont et ceux qui gagnent, et il n'a pas caché que d'avoir été obligé, dans une certaine mesure, de gagner sa vie, c'avait été pour lui la cause d'une souffrance et comme le sentiment d'une diminution. Il le croyait sincèrement. Mais, justement parce qu'il était sincère, à d'autres mO' ments il a reconnu, et avoué, l'avantage qu'il avait retiré de cette nécessité du travail. Il y a gagné de connaître tout un ordre de sentiments qu'il aurait ionorés sans
cela : la joie, mêlée de fierté, de l'homme qui vit et qui fait vivre les siens, non de l'opulence accumulée par de lointains ancêtres, mais du produit de son labeur, autrement dit, et Vigny ne craint pas de prononcer le mot en se l'appliquant à lui-même, de son salaire. Il a compris la dignité de tout travail loyalement accompli, et l'émincnte dignité, parce que leur utilité est d'une qualité et d'une durée supérieures, des travaux de l'esprit. Il a compris qu'à côté et au-dessus de l'aristocratie du nom et de l'aristocratie de la fortune, il y a une aristocratie de l'intelligence et du talent. Il y a eu dès lors en lui deux hommes : le gentilhomme, qui est né ; l'homme de lettres, qui s'est fait lui-même. C'est tantôt l'un, tantôt l'autre, à qui dans ses écrits il prête sa plume et dont il adopte le point de vue. Et s'il y a dans ses idées un certain flottement, c'est sans doute parce qu'il n'est pas de ceux qui croient, mais de ceux qui cherchent ; c'est aussi parce qu'entre ces deux tendances, celle qu'il a héritée des siens et celle que la vie a développée en lui, il y a une contradiction, une de ces contradictions comme nous en portons tous au fond de nous-mêmes, une de ces contradictions que nous ne pouvons pas résoudre, parce que, pour les résoudre, il faudrait d'abord nous amputer d'une portion de notre être moral. Cette contradiction, lui non plus, Vigny ne l'a pas résolue ; et l'on peut dire précisément que c'est du conflit entre ces deux tendances de sa nature qu'est faite l'histoire de ses idées en matière sociale.
Les idées sociales d'Alfred de Vigny, avant 1830, sont pour nous assez vagues. Nous n'avons d'autres documents