LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
s'en prend qu'à lui. Le Jephté du poème s'en prend tout aussitôt à Dieu :
Seigneur, vous êtes bien le Dieu de la vengeance : En échange du crime il vous faut l'innocence ; C'est la vapeur du sang qui plaît au Dieu jaloux.
De ces trois vers, le premier et le dernier se comprennent aisément On y retrouve les termes par lesquels est défini ou se définit lui-même le Dieu de l'Ancien Testament : «Le Seigneur est le Dieu des vengeances... Je suis, moi, le Seigneur ton Dieu, le Dieu fort et jaloux, qui poursuit l'iniquité des pères sur les fils, jusqu'à la troisième et quatrième génération. » Peut-être s'y mêle-t-il quelque réminiscence des imprécations lancées par le CaindeByron contre le dieu qui repousse l'ofïrande des fruits de la terre et accepte le sang des agneaux immolés par Abel, qui prend son souverain plaisir aux vapeurs de la chair brûlée et du sang fumant. Mais le second est obscur. Le sens n'en ressort naturellement ni de la situation ni du contexte ; pour l'interpréter, il faut lire un peu entre les lignes et y ajouter un commentaire
Comme tous les personnages bibliques que Vigny a mis en scène, son Jephté est « plus moderne qu'antique ». Ce juge d'Israël fait -allusion à une théorie répandue à la fin du xviii^ siècle et dans les premières années du xix^, pour donner une explication plausible et une justification providentielle aux massacres, supplices, atrocités et calamités de tout genre qui, pendant la Révolution, s'étaient abattus sur les innocents. Esquissée dès 1794, dans un article anonyme du Journal de Lausanne, qu'on a de fortes raisons d'attribuer à Joseph de Maistre, elle avait été reprise ouvertement par celui-ci en 1796 dans ses Considé-
rations sur la France. Elle reçut de lui son développement le plus complet dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, de 1821. Débarrassée des digressions qui l'interrompent et des corollaires qui la prolongent, elle peut se réduire aux quelques propositions que voici. Pourquoi dans cet univers tant de souffrances ? Pourquoi la maladie ? Pourquoi la mort? Le mal physique n'a pu entrer dans le monde que par la faute de l'homme et à titre d'expiation. Mais si la souffrance est une expiation, comment se fait-il qu'elle soit répartie d'une manière si peu équitable? Pourquoi les méchants sont-ils dans le bonheur, tandis que les justes sont éprouvés? Pourquoi les innocents sont-ils punis pour les coupables? Il y a là un scandale pour la raison humaine. Joseph de Maistre sent toute la force de l'argument. Il y répond d'abord que le juste n'est pas puni comme juste, mais qu'il est puni comme homme, tout homme étant criminel, puisqu'il porte sa part du péché originel. De plus, — et comme c'est ici le vif de la théorie, il convient de le laisser parler lui-même, — « le juste, en souffrant volontairement, ne satisfait pas seulement pour lui, mais aussi pour le coupable, par voie de réversibilité ». De là la nécessité du sacrifice. « De tout temps l'homme a cru qu'il vivait sous la main d'une puissance irritée, et que cette puissance ne pouvait être apaisée que par des sacrifices... Le Ciel, irrité contre la chair, et le sang, ne pouvait être apaisé que par le sang. » La guerre, fléau de l'humanité, est une des formes du sacrifice, et c'est pour cela qu'elle est divine. « La terre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort. »