‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 41 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

sur elles que les indications que nous pouvons tirer de Cinq-Mars. La conception qui domine l'ouvrage est, nous l'avons vu, nettement aristocratique. La noblesse est représentée comme la pierre angulaire du royaume, à la fois soutien du trône et rempart de la liberté, La royauté fait piètre figure. Louis XIII donne l'impression d'un roi fainéant. Vigny prétend que la manière dont il avait peint le Roi dans son livre le faisait, en 1826, traiter de libéral. Soit : un libéral à la façon de M. le duc de Saint- Simon. Quant au peuple, qui joue son rôle dans le roman, et à plusieurs reprises, Vigny n'en parle pas toujours dans les mêmes termes. Ou plutôt, ce n'est pas toujours du même peuple qu'il entend parler. Car il y a pour lui peuple et peuple : le bon peuple et le mauvais, le peuple de Loudun et le peuple de Paris, le peuple des campagnes et la populace des grandes villes. Le peuple des campagnes est patient, résigné, au moins en apparence, car, sous des dehors grossiers et naïfs, il est fin et dissimulé ; il est discipliné et respectueux ; il cherche volontiers ses opinions dans les regards de ceux qui sont au-dessus de lui. La populace des villes est une dégoûtante cohue, une tourbe ignoble qui épouvante et qui plus encore écœure ceux qui l'ont appelée à leur aide, quand ils voient quel est le limon qu'ils ont remué. Le peuple de Loudun a protesté contre le supplice d'Urbain Grandier, comme la populace de Paris s'est soulevée contre le Cardinal. Mais quelle différence ! Dans le premier cas, c'était la partie saine et estimable de la population qui jetait un cri indigné, ce n'étaient pas « ces hurlements de l'hypocrisie factieuse qu'on a entendus sous les fenêtres du Louvre, poussés par un amas de gens sans aveu, sortis de la boue de Paris et vomis par ses égouts ». Et malgré toute sa sympathie déclarée pour Cinq-Mars, Vigny ne peut s'empêcher de lui

faire grief d'avoir quêté les acclamations de cette foule, ou tout au moins de les avoir agréées. « La faveur populaire est un calice qu'il faut boire », explique en rougissant le grand écuyer. « Il me semble, répond gravement de Thou, que vous le buvez jusqu'à la lie. ». Non, vraiment, le Vigny de 1826 n'a rien d'un flagorneur et d'un flatteur du peuple ; il s'en détourne plutôt avec une grimace un peu dégoûtée. L'image qu'il se fait de la société idéale, c'est celle de la société du bon vieux temps, où, de père en fils, chacun est à son rang et s'y tient, le noble et le bourgeois marchant devant, les petites gens emboîtant le pas, les uns bienveillants, les autres soumis : quelque chose comme une féodalité patriarcale.

Cette conception paraît bien archaïque, bien éloignée de nos réalités modernes, bien éloignée même des réalités de la Restauration. Mais, dans le temps où Vigny semble s'y attacher avec le plus de complaisance, d'autres idées font peu a peu leur chemin dans son esprit. Ce n'est pas impunément qu'on s'iiitéresse à l'histoire et à la philosophie de l'histoire. L'histoire n'est qu'un long récit des changements qui se produisent sans cesse dans l'organisation des sociétés humaines, et la philosophie de l'histoire qui nous montre de ces changements, non pas les causes prochaines, et occasionnelles, et accidentelles, mais les raisons profondes et inéluctables, nous en fait comprendre par là-même la nécessité. Le sens historique, c'est le sens du relatif. C'est aussi le sens du mouvement. Un mouvement ininterrompu entraîne les choses humaines, et de cette évolution nous ne pouvons ni arrêter ni même ralentir le cours: nous ne pouvons que nous y adapter et le suivre. Vigny le constate dans une très belle page, trop peu connue, datée du 1er juillet 1829. C'est la préface de la troisième édition de es Poèmes, préface qui a disparu des éditions postérieures.

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