‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 42 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PEXSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PEXSÉE

Si ce n'était appliquer de trop vastes idées à un liumble sujet, on pourrait dire... que la marche de l'humanité dans la région des pensées ressemble à celle d'une grande armée dans le désert. D'abord la multitude s'avance et n'aperçoit ni ses éclaireurs perdus en avant d'elle, au delà de l'horizon, ni les traînards qu'elle sème en arrière sur sa route ; elle sent bien le besoin du mouvement, mais elle en ignore le terme ; chaque nouvel aspect, elle croit l'avoir découvert ; elle prend possession de l'espace ; et quoiqu'elle ne porte sa vue qu'à une étendue très bornée, elle marche incessamment dans des régions sans bornes ; elle s'aperçoit qu'on l'a précédée seulement lorsqu'elle trouve l'empreinte des pas sur le sable, et un nom d'homme gravé sur quelque pierre ; alors elle s'arrête un moment pour lire ce nom, et continue sa marche avec plus d'assurance. Elle dépasse bientôt les traces du devancier, mais ne les efface jamais. Que ce pas ait été rencontré à une grande ou courte distance, sur la montagne ou dans la vallée, qu'il ait fait découvrir un grand fleuve ou un humble puits, une vaste contrée ou une petite plante, une pyramide ou le bracelet d'une momie, on en tient compte à l'homme qui l'osa faire. Ce faible pas peut servir à créer une haute renommée, tant la destinée de chacun dépend de tous.

Dans cette rapide et continuelle traversée vers l'infini, aller en avant de la foule, c'est la gloire ; aller avec elle, c'est la vie ; rester en arrière, c'est la mort même.

J'entends bien que Vigny se maintient ici sur le terrain des idées ; mais du terrain des idées il est logique et il est naturel de passer sur le terrain des faits. Ce qui se produit dans le domaine de la pensée doit se produire aussi dans le domaine de l'action et dans celui de la politique. Cette même année 1829, Vigny écrit dans son Journal : « L'histoire du monde n'est autre chose que la lutte du pouvoir contre l'opinion générale. Lorsque le pouvoir suit l'opinion.

il est fort ; lorsqu'il la heurte, il tombe. » L'année suivante, . la chute du ministère Polignac, entraînant la chute du roi Charles X et du vieux trône des Bourbons, vérifiait la loi ainsi posée. Vigny, dans le fond de son cœur, était déjà détaché de ce qu'on appelait alors la monarchie légitime. Il n'éprouva aucune répugnance à accueillir et à servir — oh ! en qualité de chef de bataillon de la garde nationale — la monarchie populaire, issue des journées de Juillet. Il note dans son Journal, à la date du 29 août 1830:

Revue de la Garde nationale au Champ-de-Mars. J'ai commandé assez militairement le quatrième bataillon de la première légion. Le roi Louis-Philippe P', après avoir passé devant le front du bataillon, a arrêté son cheval, m'a ôté son chapeau, et m'a dit : « Monsieur de Vigny, je suis bien aise de vous voir et de vous voir là. Votre bataillon est très beau ; dites-le à tous ces messieurs de ma part, puisque je ne peux pas le faire moi-même. » Je l'ai trouvé très beau et ressemblant à Louis XIV, — à peu près comme M'"^ de Se vigne trouvait Louis XIV le plus grand roi du monde, après avoir dansé avec lui.

Il a beau railler, il est flatté, évidemment, d'avoir attiré sur lui l'attention du prince. Pourtant, il n'est pas courtisan; il ne cherche pas à exploiter à son profit le régime nouveau ; il ne prend pas part à cette « curée » des places que son ami Barbier a dénoncée violemment dans ses ïambes. Ce qui détermine sa sympathie, très réelle, pour la Révolution de 1830, ce n'est pas l'intérêt personnel, c'est l'amour des idées, c'est l'exaltation causée par le caractère intellectuel donné, pour la première fois, semble-t-il, à une insurrection politique. La protestation des journalistes a déclenché tout le mouvement ; le peuple s'est rangé

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