‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 43 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

derrière les « penseurs » ; c'est un bon peuple, dont Vigny a admiré la bravoure. Paris, qui a tout fait, a joué un grand rôle dans l'histoire. Et, dans son enthousiasme, le poète ne trouve pas de mots assez forts et d'images assezgrandioses pour dire sa vénération pour Paris. Il monte sur une tour — sur une tour de Notre-Dame, sans doute ; c'était assez la mode en 1830, parmi les romantiques ; — il voit au-dessous de lui et tout autour la grande ville pressée dans le cercle de son enceinte, et il la compare à une roue :

Oui, c'est bien une Roue ; et c'est la main de Dieu Qui tient et fait mouvoir son invisible essieu. Vers le but inconnu sans cesse elle s'avance. On la nomme Paris, le pivot de la France. Quant la vivante Roue hésite dans ses tours, Tout hésite et s'étonne, et recule en son cours. Les rayons effrayés disent au cercle : Arrête. Il le dit à son tour aux cercles dont la crête S'enchaîne dans la sienne et tourne sous sa loi. L'un le redit à l'autre ; et l'impassible roi, Paris, l'axe immortel, Paris, l'axe du monde. Puise ses mouvements dans sa vigueur profonde. Les communique à tous, les imprime à chacun. Les impose de force et n'en reçoit aucun...

C'est une Roue, mais, en même temps, c'est une Fournaise:

C'est un feu sous un dôme obscur, large et sans fond ; Là, dans les nuits d'iiiver et d'été, quand les heures Font du bruit en sonnant sur le toit des demeures. Parce que l'homme y dort, là veillent des Esprits, Grands ouvriers d'une œuvre et sans nom et sans prix. La nuit leur lampe brûle, et, le jour, elle fume ; Le jour, elle a fumé, le soir, elle s'allume. Et toujours et sans cesse alimente les feux De la Fournaise d'or que nous voyons tous deux, Et qui, se reflétant sur la sainte coupole, Est du globe endormi la céleste auréole...

De ces chercheurs chacun « pousse un cri d'amour vers une idée ». La Mennais rêve de fonder un christianisme nouveau ; Benjamin Constant dévoue sa vie à la Hberté ; la famille Saint-Simonienne veut passer le rouleau sur toutes les inégalités sociales, et sur le terrain ainsi nivelé, élever un temple à l'humanité, ouvrir dès ce monde le paradis du bonheur universel auquel « tous seront appelés et tous seront élus ». Et devant cette activité incessante, fiévreuse , mais féconde, des intelligences, le poète ne peut retenir un cri d'émerveillement.

Ainsi tout est osé !

Je ne sais si c'est mal, tout cela ; mais c'est beau !

Mais c'est grand I mais on sent jusqu'au fond de son âme

Qu'un monde tout nouveau se forge à cette flamme ;

Ou soleil, ou comète, on sent bien qu'il sera ;

Qu'il brûle ou qu'il éclaire, on sent qu'il tournera.

Qu'il surgira brillant à travers la fumée.

Qu'il vêtira pour tous quelque forme animée,

Symbolique, imprévue et pure, on ne sait quoi.

Qui sera pour chacun le signe d'une foi,

Couvrira, devant Dieu, la terre comme un voile.

Ou de son avenir sera comme l'étoile.

Et dans des flots d'amour et d'union, enfin

Guidera la famille humaine vers sa fin ;

Mais que peut-être aussi, brûlant, pareil au glaive

Dont le feu dessécha les pleurs dans les yeux d'Eve,

Il ira labourant le globe comme un champ.

Et semant la douleur du levant au couchant.

Rasant l'œuvre de l'homme et des temps comme l'herbe

Dont un vaste incendie emporte chaque gerbe.

Et laissant le désert, qui suit son large cours.

Comme un géant vainqueur, s'étendre pour toujours...

L'enthousiasme, on le voit, ne va pas sans arrièrepensée ni réserves. C'est, dans le concert d'allégresse qui

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