LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
suivit immédiatement la Révolution de Juillet, la note originale donnée par Alfred de Vigny, que cette confiance soupçonneuse, regrettée presque aussitôt qu'accordée, et qui ne fait pas un pas en avant sans s'assurer d'une ligne de retraite. Victor Hugo, vers le même temps, y mettait moins de prudence, et, du premier coup, s'engageait à fond.
Oh 1 l'avenir est magnifique 1 Jeunes Français, jeunes amis, Un siècle pur et pacifique S'ouvre à nos pas mieux afYermis.
Chaque jour aura sa conquête.
Depuis la base jusqu'au faîte, Nous verrons avec majesté.
Comme une mer sur ses rivages.
Monter d'étages en étages L'irrésistible Liberté I
Montrez la liberté dans l'ombre
A ceux qui sont dans la nuit sombre
Allez, éclairez le chemin.
Guidez notre marche unanime.
Et faites, vers le but sublime.
Doubler le pas au genre humain I
Rien mieux que ce simple rapprochement ne fait éclater la différence entre deux tempéraments et deux esprits. Hugo, homme simple, homme de foi, va droit devant lui comme un illuminé. Vigny, réfléchi, observateur, sceptique au sens vrai du terme, s'avance avec circonspection et retenue. Chez lui la tête reste libre, même dans les instants où bat le plus fortement le cœur.
Vigny est un homme de progrès, en ce sens qu'il est convaincu de la nécessité de marcher avec son temps. Ce n'est ni un réactionnaire ni un utopiste. S'il a partagé l'enthousiasme de ses contemporains pourles idées nouvelles, pour les conceptions humanitaires, pour les théories sociales, il l'a aussi, à l'occasion, finement raillé. Sa manière de voir est exprimée d'une manière concrète, et très saisissante, dans une sorte de parabole qui se trouve tout au début de Daphné. Le Docteur Noir et Stello, ces deux moitiés d'Alfred de Vigny, ces inséparables ennemis, contemplent, un soir de fête, la foule qui circule dans les rues de Paris.
Un homme marchait devant une colonne de la multitude ; le pied lui manqua ; elle passa sur lui et le foula sous ses talons. Un autre homme voulut remonter le torrent ; il arriva, en fendant la presse, jusqu'au milieu de la rue, mais le pied lui manqua, il tomba ; la foule passa sur lui et mit ses talons sur sa tête. Tous deux avaient disparu en deux minutes.
Le Docteur Noir sourit avec amertume et regarda la foule rouler encore dans l'ombre :
« Voyez ces aveugles, dit-il, ils ont bien l'instinct vague de leur chemin, mais ils écrasent sans pitié l'homme qui les devance et l'homme qui remonte leur courant.
— Eh I qu'importe, dit Stello, si le bien est accompli, que l'on soit ou non foulé aux pieds ?
Stello, c'est le cœur qui parle; mais on sent bien que c'est au Docteur Noir, à la raison, que le penseur donne son assentiment. Lt de même qu'il ne faut suivre le progrès