‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 45 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

de son temps qu'avec une certaine mesure, il ne faut pas aussi attacher une égale importance et attribuer une égale valeur à tous les ordres de progrès. Le progrès matériel paraît avoir fait assez peu d'impression sur l'esprit d'Alfred de Vigny, Il a vécu à l'époque où se construisirent chez nous les premiers chemins de fer. Il a vu rouler sur eux les premières locomotives, ces pauvres machines efflanquées qui, à côté de nos robustes compounds, iont l'effet d'une rosse de fiacre à côté d'un percheron ou d'un boulonnais. Il en a eu peur.

Sur ce taureau de fer qui fume, souffle et beugle, L'homme a monté trop tôt. Nul ne connaît encor Quels orages en lui porte ce rude aveugle, Et le gai voyageur lui livre son trésor...

Tous se sont dit : « Allons I » Mais aucun n'est le maître Du dragon mugissant qu'un savant a fait naître ; Nous nous sommes joués à plus fort que nous tous.

Plus encore que peur, il en a eu horreur. Il a vu dans cette invention de l'ingéniosité humaine la destruction de toute solitude, de tout imprévu, de toute poésie et de toute rêverie ;

Evitons ces chemins. Leur voyage est sans grâces... Adieu, voyages lents, bruits lointains qu'on écoute. Le rire du passant, les retards de l'essieu... La distance et le temps sont vaincus. La science Trace autour de la terre un chemin triste et droit... Plus de hasard. Chacun gUssera sur sa ligne. Immobile au seul rang que le départ assigne. Plongé dans un calcul silencieux et froid.

Le ton est chagrin. Pxeconnaissons que Vigny, malgré son désir de se tenir au niveau de son époque, n'a pas été

très sensible au bien-être matériel procuré à l'humanité, dans le cours du xix^ siècle, par la science et par les applications pratiques qui ont été faites des découvertes de la science. Confessons même que sur ce point il nous paraît un peu rétrograde. Passons condamnation, sans insister davantage, et voyons plutôt comment il a envisagé le progrès moral et intellectuel dont, après tout, le progrès matériel ne vaut quelque chose que s'il est la condition. Et d'abord, le progrès dans l'ordre politique. Vers le milieu du xix® siècle, le progrès dans l'ordre politique, c'est l'avènement de la démocratie. Il semble que la conviction du mouvement nécessaire des choses humaines et de la souveraineté, en dernier ressort, de l'opinion publique, devait rendre Vigny favorable à un mode de gouvernement qui est la meilleure expression que l'on ait encore trouvée de l'opinion générale. Logiquement il devait aller à la démocratie. En fait il était retenu par sa qualité de gentilhomme et par une répugnance d'aristocrate à l'égard de la foule. Il résultait de là qu'il n'avait ni la foi monarchique, ni la foi républicaine : « le droit divin et la souveraineté du peuple » lui paraissaient « deux absurdités », Il y avait bien une troisième solution, celle qu'avait adoptée la France de 1830, le régime du juste milieu, la monarchie constitutionnelle avec un roi issu de la volonté populaire. Tel qu'il se trouva pratiqué sous le règne de Louis-Philippe, le gouvernement parlementaire ne parut à Vigny qu'artifice et fausseté, bassesse et corruption, débats mesquins, argumentation sophistique, intarissable verbiage, manœuvres de partis et intrigues de couloir. Il se détourne de ce spectacle déplaisant pour suivre avec curiosité, presque avec sympathie, le développement des doctrines avancées, saint-simonisme et socialisme Il ne fermait pas les yeux aux réalités. Il constatait que

Page 1