‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 46 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSEE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSEE

le mouvement des esprits était dans le sens démocratique. Il admettait d'ailleurs que, dans l'ensemble et en gros, le peuple mérite qu'on lui fasse confiance, « que, dans les temps les plus vicieux de l'histoire, la majorité est consciencieuse et cherche le vrai et l'honnête ». Il inclinait insensiblement vers la forme républicaine. « Une république dont la constitution serait pareille à celle des Etats-Unis américains » lui semblait « le seul gouvernement dont l'idée ne lui fût pas intolérable ». Malgré tout, la démocratie lui répugnait et l'inquiétait. Il la définissait « un désert de sables », définition dont il a laissé le commentaire dans la page suivante du Journal, ébauche d'un « poème philosophique » qui n'a pas été écrit.

Le désert, hélas I c'est toi, démocratie égalitaire, c'est toi, qui as tout enseveli et pâli sous tes petits grains de sable amoncelés. Ton ennuyeux niveau a tout enseveli et tout rasé. Les seigneuries sont d'abord tombées ; puis, après les hauts barons, les chevaliers bardés de fer qui étaient posés sur la terre comme des tours protectrices levant les bannières de la France au soleil. La route était encore tracée au loin de distance en distance par les squelettes abandonnés des dynasties abattues ; mais les sables éternellement roulés les ont ensevelis sous leur cendre volante. Eternellement la vallée et la colline se déplacent, et seulement on voit de temps à autre un homme courageux; il s'élève comme la trombe et fait ses dix pas vers le soleil, puis il retombe en poudre, et l'on n'aperçoit plus au loin que le sinistre niveau de sable.

Ceci était écrit vraisemblablement sous la monarchie de Juillet. Après la Révolution de 1848 et les journées de Juin, ce fut bien autre chose. Le démocratie ne fut pas seulement pour Vigny objet de défiance et d'instinctive

antipathie. Elle l'épouvanta. Il abandonna complètement les velléités républicaines dont la manifestation publique avait été sa candidature à l'assemblée Constituante, comme partisan d'une République sage, pacifique et heureuse, sachant respecter la Propriété, la Famille et l'Intelligence, le Travail et le Malheur. Quand il vit ce qu'il regardait comme les plus précieux trésors de l'humanité mis au hasard de l'émeute et de la guerre civile, il fit comme beaucoup d'autres, il chercha un sauveur II se rallia discrètement au gouvernement du prince Louis-Napoléon, et, après le coup d'État de 1851, au gouvernement impérial. Au point de vue social, le progrès paraissait à Alfred de Vigny consister dans une conciliation aussi parfaite que possible des deux aspirations essentielles des sociétés humaines, l'ordre et la liberté. Cette conciliation ne peut être assurée qu'à un haut degré de civilisation. C'est dire que Vigny est bien éloigné d'accorder créance aux paradoxes de Rousseau, et qu'il met résolument l'état de nature au-dessous de l'état social. Ses idées à cet égard ont été longuement développées dans un poème des Destinées, la Sauvage, dont l'affabulation est un peu longue et lente, mais encadre et soutient une trentaine ou une quarantaine de vers qui méritent d'être retenus et médités. Après le massacre des siens par un parti de Hurons, une Indienne d'Amérique, de la tribu des Osages, est venue, poussée par la misère et par la faim, demander asile dans la maison d'un colon européen. Le maître du logis l'accueille avec bonté ; mais il ne s'abstient pas de lui faire entendre quelques vérités qui s'adressent, par-dessus sa tête, aux lecteurs d'Alfred de Vigny. Ce sont les articles essentiels du Credo social du poète. Toute civilisation, à son avis, est fondée sur deux bases inébranlables : le travail, et la famille. C'est pour avoir méconnu cette vérité double.

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