LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
c'est pour avoir dédaigné le travail et la femme, que les races sauvages de l'Amérique ne se sont guère élevées au-dessus de l'animal, et qu'aujourd'hui elles finissent dans la dégradation morale et physique. Le travail justifie la propriété : la terre
Est sacrée et confère un droit héréditaire A celui qui la sert de son bras endurci.
Propriété et famille sont sous la garde de la Loi, de la Loi qui substitue au règne de la force le règne de la justice, de la Loi qui n'est pas en contradiction avec la Nature, mais qui, au contraire, répond à ses besoins et satisfait à son vœu.
Car de la sainte Loi tel est le caractère Quelle a de la Nature interprété les cris.
L'homme ne peut se passer de l'homme, pas plus que l'enfant au berceau ne peut se passer du lait de sa mère. Nul ne vit pour soi seul. Les races supérieures sont celles qui ont. le mieux compris leur tâche sociale, comme les hommes supérieurs sont ceux qui possèdent la plus grande valeur sociale. Théorie qui, si on la poursuit à fond, aboutirait à constater et à consacrer l'existence d'une aristocratie individuelle ou collective résultant du libre jeu des lois de la nature. Théorie qui pourrait être transformée sans trop de peine en une doctrine hautaine et dure au bénéfice des surhommes et des races élues. Mais rien n'est plus étranger qu'une conception de ce genre à l'âme bonne et profondément humaine d'Alfred de Vigny, La morgue aristocratique n'est pas combattue en lui seulement par la pitié : pitié pour les peuples demeurés dans l'état d'enfance, pitié pour les indi\n[dus désavantagés
par le hasard de la naissance ou le caprice de la nature. Le poète se penche sur les misérables avec une tendresse vraiment fraternelle. Il pense que rien n'est méprisable de ce qui porte le nom d'homme : « Je n'ai pas rencontré, écrit-il dans son Journal, un homme avec lequel il n'y eût quelque chose à apprendre. » Et il ajoute aussitôt : « Il n'y a pas un homme qui ait le droit de mépriser les hommes, » Comme il le dit au pauvre joueur de flûte des Tuileries, à ce raté, à cette Repave, à ce vaincu de la vie avec qui il s'attarde à causer après lui avoir fait l'aumône :
C'est assez de souffrir sans se juger coupable Pour avoir entrepris et pour être incapable... Si plus haut parvenus, de glorieux esprits Vous dédaignent jamais, méprisez leur mépris ; Car ce sommet de tout, dominant toute gloire, Ils n'y sont pas, ainsi que l'œil pourrait le croire. On n'est jamais en haut. Les forts, devant leurs pas. Trouvent un nouveau mont inaperçu d'en bas. Tel que l'on croit complet et maître en toute chose Ne dit pas les savoirs qu'à tort on lui suppose. Et qu'il est tel grand but qu'en vain il entreprit. Tout homme a vu le mur qui borne son esprit.
Par une sorte de mythe platonicien, il imagine que cette âme, tombée du ciel dans un corps imparfait, servie par des organes mauvais, ne peut pas faire entendre ce qu'eUe veut dire, comme un bon joueur de flûte s'évertuerait en vain à tirer des sons justes d'un instrument faux. Mais un jour viendra où tout sera remis dans l'ordre.
Pour moi qui ne sais rien et vais du doute au rêve. Je crois qu'après la mort, quand l'union s'achève. L'âme retrouve alors la vue et la clarté, Et que, jugeant son œuvre avec sérénité, Comprenant sans obstacle et s'expliquant sans peine. Comme ses sœurs du ciel elle est puissante et reine,