‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 48 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

Se mesure au vrai poids, connaît visiblement Que son souffle était faux par le faux instrument, N'était ni glorieux ni vil, n'étant pas libre ; Que le corps seulement empêchait l'équilibre ; Et calme, elle reprend, dans l'idéal bonheur, La sainte égalité des esprits du Seigneur.

Ce poème de la Flûte, que l'on cite assez rarement, est, à mon sens, un des plus touchants et des plus significatifs d'Alfred de Vigny, Le fond de sa pensée s'y révèle. Quand on a lu ces déclarations d'un spiritualisme transcendant, on conçoit sans peine que de tous les ordres de progrès ouverts à l'activité humaine, il n'y en a qu'un où le poète ait souhaité d'avancer lui-même, et de voir avancer ou de faire avancer les autres : c'est l'ordre intellectuel. Vigny n'a mis son espoir ni en Dieu, ni en la nature, ni dans les hommes. Il a mis mieux que son espoir, il a mis sa ferme et inaltérable confiance dans les idées, dans la puissance et dans la bienfaisance des idées. Cette confiance, on sait par quel symbole, à la fois simple et inoubliable, il l'a exprimée. C'est l'histoire de cette bouteille, où, en un jour de tempête et de naufrage, dans les brumes du cap Horn ou du détroit de Magellan, un jeune capitaine, sur le point de périr avec son navire, enferme le secret de la découverte pour laquelle il a sacrifié sa vie.

Il sourit en songeant que ce fragile verre Portera sa pensée et son nom jusqu'au port. Que d'une île inconnue il agrandit la terre. Qu'il marque un nouvel astre et le confie au sort ; Que Dieu peut bien permettre à des eaux insensées De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées. Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort.

Elle ira, « la frêle passagère », de l'est à l'ouest et du pôle à l'équateur, ballottant de mer en mer, au gré des

vents et des vagues, le précieux dépôt remis à sa garde, jusqu'au jour où les courants la porteront enfin aux côtes de France, et où le message qu'elle contient parviendra à ceux à qui il est destiné. Grande leçon, puissant encouragement, certitude réconfortante pour tous ceux qui travaillent et qui pensent :

Jetons l'œuvre à la mer, la mer des multitudes : Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

Que cette souveraineté de la pensée devienne de plus en plus assurée et incontestable ; que les nations secouent le joug des instincts brutaux pour se laisser guider « par les étoiles d'or des divines idées » ; qu'au règne de la force succède le règne de l'esprit, tel est, selon Vigny, le véritable terme du progrès social ; tel est l'avenir qu'il rêve pour l'humanité. Qu'il rêve ? non ; qu'il touche, que déjà il voit réalisé.

Ton règne est arrivé, pur Esprit, roi du monde 1 Quand ton aile d'azur dans la nuit nous surprit. Déesse de nos cœurs, la guerre vagabonde Régnait sur nos aïeux. Aujourd'hui c'est I'Ecrit, L'écrit universel, parfois impérissable.

Que tu graves au marbre ou traces sur le sable. Colombe au bec d'airain ! visible SaiîxT Esprit 1

Le poème intitulé l'Esprit pur, auquel appartient cette strophe a été écrit ou achevé le 10 mars 1863, six mois, presque jour pour jour, avant la mort d'Alfred de Vigny. Il peut être regardé comme son testament moral. Le sort des testaments est souvent de demeurer lettre morte. Celui-ci a-t-il reçu au moins quelque commencement d'exécution? L'avons-nous vu, cet avènement de la royauté de l'esprit, salué avec enthousiasme par le poète? L'ère

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