‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 49 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

de la violence s'est-elle close pour jamais? Il nous est difficile de le croire, à nous qui, depuis 1863, avons vu à deux reprises notre territoire national violé et envahi. La première de ces guerres s'est terminée par le triomphe de la perfidie et de la force. Je ne doute pas que si Alfred de Vigny avait vécu assez longtemps pour en être le témoin, il n'en eût atrocement souffert. Mais l'autre, la seconde, lui a dans une certaine mesure donné raison. Dans ce grand duel qui avait comme acteurs une moitié du monde et comme spectateurs l'autre moitié, toutes les forces, les forces matérielles et les forces spirituelles, ont été mises en jeu et se sont affrontées. Après des péripéties angoissantes, les forces spirituelles l'ont emporté. Un tel dénouement justifie la confiance en l'avenir que Vigny professe dans les strophes de la Bouteille à la mer et de VEsprii pur, et qui est le dernier mot de sa philosophie sociale.

Confiance en l'avenir, confiance en nous-mêmes, en notre intelhgence et en notre raison ; confiance dans la partie noble et supérieure de notre être, celle qui fait de nous des hommes ; confiance, non pas aveugle, mais avisée et clairvoyante, et d'autant plus ferme qu'elle est plus éclairée : si telle est l'impression dernière que l'on emporte d'un commerce assidu et intime avec la pensée' d'Alfred de Vigny, comment ne pas protester contre l'opinion trop couramment acceptée qui fait de lui, par une vue superficielle des choses, un apôtre du pessimisme? Pour moi je ne consentirai jamais à qualifier de pessimiste un homme dont l'œuvre enseigne à aimer la lutte, c'està-dire à aimer la vie. Que Vigny ne fût pas. un optimiste béat, je l'accorde sans peine : il avait pour cela un sens critique trop aiguisé. Mais il avait en lui trop de volonté, trop d'énergie, trop de ressort pour se faire le dispensateur

d'une doctrine déprimée et déprimante. Sa philosophie est une philosophie courageuse, une philosophie virile, je dirai même, — dût le mot paraître surprenant, appliqué à un penseur taciturne et solitaire, — une philosophie de l'action, si l'on veut bien reconnaître que de Descartes et de Napoléon, celui qui sans conteste a le plus agi sur l'humanité, ce n'est pas le conquérant qui a volé de victoire en victoire sur tous les champs de bataille, mais le philosophe qui a médité silencieusement dans son poêle, et que la pensée est une des formes, — je ne sais si je ne dois pas dire la plus haute et la plus féconde, — de l'action.

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