CHAPITRE V MISOGYNIE OU FÉMINISME
Il manquerait quelque chose à l'esquisse qu'on a essayée, dans le chapitre précédent, de la philosophie sociale d'Alfred de Vigny, si on n'y joignait une étude plus approfondie et comme un appendice sur l'idée qu'il se faisait de la nature féminine et sur le rôle qu'il assignait aux femmes dans le fonctionnement des sociétés. Ce complément est d'autant plus nécessaire que sur ce point, comme sur quelques autres, sa pensée, d'ordinaire, est très inexactement interprétée. La faute, il faut bien le reconnaître, en est pour une bonne part à lui. En un jour de colère, il a lancé contre les femmes, contre la Femme, — contre une femme, — une virulente imprécation qui a été fort admirée des meilleurs juges, et qui est, de son œuvre poétique, ce que la plupart de ses lecteurs retiennent le mieux. Sous le coup d'une trahison d'amour à laquelle un moins naïf que lui aurait pu s'attendre, contre laquelle un moins sensible se serait armé de philosophie, il a pris à partie une moitié du genre humain. Il a couru chercher dans la Bible, qu'il savait par cœur, l'histoire de Samson et de Dalila, du guerrier fort, vaillant et généreux livré par la courtisane menteuse et perfide ; et de ce vieux mythe il
a fait le symbole de la lutte éternelle « entre la bonté d'Homme et la ruse de Femme » :
L'homme a toujours besoin de caresse et d'amour ;
Sa mère l'en abreuve alors qu'il vient au jour.
Et ce bras, le premier, l'engourdit, le balance.
Et lui donne un désir d'amour et d'indolence.
Troublé dans l'action, troublé dans le dessein.
Il rêvera partout à la chaleur du sein...
Quand le combat que Dieu fit pour la créature
Et contre son semblable et contre la nature,
Force l'Homme à chercher un sein où reposer,
Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser.
Mais il n'a pas encor fini toute sa tâche :
Vient un autre combat, plus secret, traître et lâche
Sous son bras, sous son cœur, se livre celui-là ;
Et, plus ou moins, la Femme est toujours Dalila.
Il a ramassé dans VEcclésiaste, ou dans les sauvages diatribes des prophètes hébreux, ou dans la rude poésie de Milton, les plus amères ironies, les plus brutales invectives, les plus abominables anathèmes, pour en accabler, pour en écraser, « l'être faible et menteur », « le compagnon mauvais dont le cœur n'est pas sûr », « l'être impur de corps et d'âme », « l'enfant malade », « la vipère dorée » que l'Homme réchauffe sur sa poitrine. Il a formé le vœu sacrilège de voir s'aiguiser le conflit, et s'exaspérer la haine et se creuser l'abîme entre les deux fractions de l'humanité, devenues ennemies irréconciliables, jusqu'au jour, escompté par sa rancune.
Où, se jetant de loin un regard irrité. Les deux sexes mourront chacun de son côté.
Si de tous temps les hommes ont dit et écrit beaucoup de mal des femmes, — qui de leur côté en ont sans doute