LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
Joseph de Maistre était personnellement le plus aimable des hommes. A le lire, on le prendrait parfois pour un énergumène. Nous savons très exactement par un chapitre de Stella, quel effet ces théories produisirent sur Alfred de Vigny. Elles lui firent horreur. Après avoir cité du philosophe quelques-unes des maximes les plus caractéristiques, il éclate en apostrophes indignées contre cet esprit sombre, cet esprit falsificateur, cet esprit obstiné, impitoyable, audacieux et subtil, armé, comme le sphinx, jusqu'aux ongles et jusqu'aux dents de sopliismes métaphysiques et énigmatiques, cuirassé de dogmes de fer, empanaché d'oracles nébuleux et foudroyants.» Il termine enle traitant, ou peu s'en faut, de « bête carnassière ». Non seulement la démonstration instituée dans les Soirées de Saint-Pétersbourg ne l'avait pas convaincu, mais, comme il arrive souvent en pareil cas, elle avait irrité chez lui l'esprit de contradiction, et l'avait déterminé à conclure tout au rebours. L'idée de l'iniquité de la justice divine s'incrusta dans son esprit, et pendant les années qui suivirent 1821, elle devint pour lui une véritable obsession. Elle lui était présente, quand il écrivait, dans la Prison, l'histoire du captif au masque de fer : il voyait dans ce malheureux, retranché du monde, privé des joies communes de la vie, sans avoir pour cela commis aucun crime, un vivant argum.ent contre la Providence :
Oui, regafdez-moi bien, et puis dites après Qu'un Dieu de rinnocent défend les intérêts...
On la retrouve, cette idée, au centre de ce beau poème du Déluge, où la richesse des développements pittoresques l'offusque par moments, mais ne la fait pas oublier
Tiens toujours tes regards plus haut que sur la terre ; La mort de l'Innocence est pour l'homme un mystère ; Ne t'en étonne pas, n'y porte pas tes yeux ; La pitié du mortel n'est pas celle des Cieux. Dieu ne fait point de pacte avec la race humaine ; Qui créa sans amour fera périr sans haine.
Ainsi parle l'Ange, père d'Emmanuel, qui prophétise à son fils la catastrophe imminente. Mais cette apologie de ia conduite divine, si elle est dans le caractère du personnage, elle n'est pas dans la pensée du poète : on sent d'un bout à l'autre de la pièce, qu'il est avec celui qui souffre contre celui qui fait soufîrir.
L'injustice de Dieu, tel est donc le premier grief allégué par Vigny contre la divinité. Il en a contre elle encore un autre, qui est le corollaire du premier. Il pardonnerait à la Providence d'avoir condamné l'homme à souffrir, d'épargner le coupable et de frapper le juste, si du moins elle nous faisait savoir pourquoi elle agit ainsi. Non moins que l'iniquité, c'est le mystère dont elle s'enveloppe qui indigne Alfred de Vigny. Il est revenu sur ce point, dans son Journal, à plusieurs reprises, avec des expressions concises et énergiques qui rappellent la manière de Pascal.
Voici la vie humaine.
Je me figure une foule d'hommes, de femmes et d'enfants, saisis dans un sommeil profond. Ils se réveillent emprisonnés. Ils s'accoutument à leur prison et s'y font de petits jardins. Peu à peu ils s'aperçoivent qu'on les enlève les uns après les autres, pour toujours. Ils ne savent ni pourquoi ils sont en
prison, ni où on les conduit après, et ils savent qu'ils ne le sauront jamais.
Cependant il y en a parmi eux qui ne cessent de se quereller pour savoir l'histoire de leur procès, et il y en a qui en inventent les pièces ; d'autres qui racontent ce qu'ils deviennent après la prison, sans le savoir.
Ne sont-ils pas fous ?
Il est certain que le maître de la prison, le gouverneur, nous eût fait savoir, s'il l'eût voulu, et notre procès et notre arrêt.
Il ne l'a pas voulu. En présence de ce silence inexorable, de cette « inertie de Dieu », quelle attitude prendra le penseur? Il y en a plusieurs possibles, auxquelles s'est arrêté successivement l'esprit de Vigny, ou plutôt, — car la chronologie du Journal est, pour les premières années tout au moins, fort incertaine, — entre lesquelles il a flotté. L'une, c'est la résignation : ou bien la résignation morne issue de la certitude que, quoi qu'on fasse, on n'échappe pas à son sort :
Un désespoir paisible, sans convulsions de colère et sans reproches au ciel, est la sagesse même ;
— ou bien une résignation attendrie par un sentiment de reconnaissance envers cette divinité qui, en même temps qu'elle nous envoie la souffrance, nous envoie aussi la joie :
Que Dieu est bon I quel geôlier adorable, qui sème tant de fleurs qu'il y en a dans le préau de notre prison. Il y en a (le croirait-on?) à qui la prison devient si chère qu'ils craignent d'en être délivrés 1
L'autre attitude, c'est la révolte, qui comporte, elle
aussi, ses modes et ses degrés : ou bien la révolte froide et dissimulée :
La terre est révoltée des injustices de la création ; elle dissimule par frayeur de l'éternité ; mais elle s'indigne en secret contre le Dieu qui a créé le mal et la mort. Quand un contempteur des dieux paraît, comme Ajax, fils d'Oïlée, le monde l'adopte et l'aime ; tel est Satan, tels sont Oreste et Don Juan. Tous ceux qui luttèrent contre le ciel injuste ont eu l'admiration et l'amour secret des hommes.
— ou tien la révolte ouverte et violente :
Si tel malheur auquel je panse m' arrivait, j'irais mettre e feu dans une église pour me venger de Dieu.
L'homme citant Dieu à son tribunal, l'homme condamnant et punissant Dieu, tel est le renversement des rôles auquel s'est complu l'imagination d'Alfred de Vigny. De là les étranges canevas de poèmes que l'on a retrouvés dans ses papiers :
Elévation. — Dieu voit avec orgueil un jeune homme illustre sur la terre.
Or ce jeune homme était très malheureux et se tua avec une épée.
Lorsque son âme parut devant Dieu, Dieu lui dit : « Qu'astu fait ? pourquoi as-tu détruit ton corps ? »
L'âme répondit :
« C'est pour t'affliger et te punir. Car pourquoi m'avezvous créé malheureux ? Et pourquoi avez-vous créé le mal de l'âme, le péché, et le mal du corps, la souffrance ? Fallaitil vous donner plus longtemps le spectacle de mes douleurs ?
Ou encore :
Le Jugement dernier. — Ce sera ce jour-là que Dieu