LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
pensé tout autant d'eux, — il faut bien avouer qu'il n'y a guère de pages où l'horreur, l'exécration, la détestation quasi mystique de la Femme soient exprimées avec plus de vigueur et d'éclat que dans ces vers hautains et durs. Du coup, Vigny s'est trouvé rangé parmi les plus farouches contempteurs de la « féminité », et d'autant plus naturellement que ses vues sur l'antagonisme des sexes paraissent s'accorder on ne peut mieux avec celles qu'on lui prête sur l'ensemble de la condition humaine. Qui nie la bonté de la vie ne nous surprend pas s'il nie la bonté de l'amour. Il nous semble logique qu'un pessimiste absolu se double d'un misogyne résolu, A vrai dire, Vigny n'est ni l'un ni l'autre. Son pessimisme, — si pessimisme il y a, — est muni de puissants contrepoids qui l'empêchent d'enfoncer dans la négation et le désespoir où il semble par moments incliner. De même sa haine contre les femmes n'est pas si irréductible qu'on peut se l'imaginer à lire la Colère de Samson. Pour en avoir trop aimé une, il a cru les détester toutes. Heureusement pour lui, il les connaissait par d'autres expériences qu'une tyrannique et malheureuse passion ; il les a traitées, en général, avec plus de courtoisie et de justice ; il les a peintes avec infiniment plus de sympathie et de vérité ; et il suffit de parcourir son œuvre pour s'apercevoir que ce n'est pas par une malédiction, mais par un cantique d'actions de grâces et presque par une apothéose que le fond de sa pensée sur la Femme nous a été révélé.
Quand on entend un homme parler des femmes avec dureté et mépris, on est toujours tenté de se demander
s'il n'a pas eu de mère ni de sœur. Vigny n'avait pas de sœur, mais il avait une mère qui a tenu la première place dans sa vie et dans son cœur. Nous savons déjà tout ce qu'il dut à cette mère admirable. Quand, bien jeune encore, il quitta la maison paternelle, c'est elle qui prit la plume pour le recommander à ses chefs et pour rédiger le petit carnet de Conseils qui devait lui servir de guide et de palladium dans les incertitudes de la jeunesse et les dangers de la vie de garnison. En quelques pages, elle lui propose un Credo religieux et philosophique, qui est la croyance spiritualiste ; elle lui donne les principes d'une morale, qui est la morale de l'Evangile ; elle lui enseigne comment il doit se conduire dans le monde, avec ses camarades, contre les sophismes desquels elle le met en garde, avec les femmes, envers qui elle lui enjoint le plus scrupuleux respect. « Tenir ou répéter un propos qui attaque la conduite d'une femme est un crime de lèsesociété. » A celles-là même qui ont failli, surtout si l'on a la moindre part dans leur faute, on doit l'indulgence et cette discrétion sévère qui leur permettra de rentrer sans bruit dans le chemin du devoir. Ce n'est pas que M™® de Vigny défende à son fds de se mêler à la société des femmes ; au contraire, elle lui recommande de fréquenter les dames qui ont de la réputation, de l'esprit et des talents, sans négliger les dames du grand monde, dont la moins instruite est supérieure par l'aisance des manières et le tact des convenances. Elle lui interdit seulement les comédiennes, qu'il ne verra qu'au bout de la lorgnette de spectacle, et à qui elle espère bien qu'il ne parlera jamais.
Pendant quinze ans, pendant toute sa vie militaire, Vigny, nous dit-on, « porta sur lui ce manuscrit comme un bouclier moral ». Suivit-il toujours à la lettre, soit alors, soit plus tard, tous les conseils de sa mère ? il serait
imprudent de l'affiriner. Mais ils n'en firent pas moins sur son âme une impression profonde. On pourrait, sans trop de peine, y retrouver le point de départ de quelquesunes des directions de sa vie intérieure. Il n'est donc pas indifférent de remarquer que le respect de la femme figurait parmi les plus nettes et les plus importantes de ces fermes « instructions » d'une mère à son fils. A celle qui les lui avait données, il garda pendant toute sa vie l'admiration la plus sincère et le plus tendre attachement. Lorsqu'en 1833 elle fut une première fois touchée par la paralysie, il passa par des angoisses affreuses. Sa mort, survenue quatre ans plus tard, le jeta dans un état de crise dont il eut de la peine à sortir. « Derniers moments ! écrivait-il dans son Journal. Agonie ! Derniers moments ! vous ne sortirez jamais de ma mémoire. Je veux plonger cette nuit dans mes plus cruels souvenirs. Si j'ai fait quelque faute, que ce soit mon expiation ! J'y trouve un amer bonheur et veux ainsi me flageller. Je suis cruel, cruel à moi-même, mon Dieu ! cruel et sans pitié, dpt mon cœur se fendre et me faire mourir ! »
La séparation lui fut d'autant plus pénible qu'elle le laissait en tête-à-tête avec ceUe sur qui il avait compté pour faire le bonheur de sa vie, et qui ne lui avait guère apporté qu'un surcroît d'embarras et de soucis. La bonne Lydia, comme il l'appelle volontiers, fut pour son mari, bien vite réduit au rôle de garde-malade, moins une compagne qu'un boulet qu'n traîna toute sa vie « comme le rocher de Sisyphe que l'on roule et qui ne cesse de retomber». H n'en voulut pas à la douce et insignifiante créature. Mais on comprend qu'elle ne lui ait inspiré d'autres sentiments qu'une vigilante sollicitude et une affectueuse compassion. Il a passé bien d'autres femmes dans sa vie. Une au moins l'a troublée, dont le nom n'est un mystère
pour personne. D'autres l'ont traversée comme des fées bienfaisantes ou de gracieuses images. Je ne parlerai pas de M^^® Maunoir, la savante et pieuse « puritaine », avec laquelle il parlait littérature, religion et philosophie, ni de cette amie inconnue pour laquelle il avoue « une amitié tendre », et à qui il écrit, en 1843 : « Vous êtes sûre de moi partout où vous êtes, et moi sûr de vous. » Il causait avec la première comme avec un homme, d'esprit à esprit ; et de la seconde nous savons trop peu de chose pour bâtir sur trois lignes d'écriture un chapitre de roman. Mais de toutes parts le poète était enveloppé d'influences féminines. C'étaient de jeunes et romanesques inconnues qui lui écrivaient quelquefois « de singulières confidences, presque des confessions », ou « de belles petites madames », comme il dit, qui prenaient plaisir à « jaser » avec lui, l'aprèsmidi au coin d'une cheminée de salon, le soir autour de la table à thé. Dans ses toutes dernières années, vieilli, malade, il se plaignait de l'envahissement des relations mondaines. Mais pendant longtemps il avait aimé à s'entendre confier par de jolies bouches de légers secrets, à se faire confesseur et directeur de conscience. Il avait une clientèle toute prête « dans les soixante cousines germaines ou issues de germaines qui habitaient, dit-il quelque part, des terres échelonnées depuis Orléans jusqu'à Bordeaux », sans oublier les Parisiennes, sans compter les alliées de famille, les filleules et les amies. Ses lettres, dont nous n'avons qu'un petit nombre, nous laissent deviner et entrevoir ce milieu féminin où il se plaisait, et où il a sans doute beaucoup observé et beaucoup appris.
Ses correspondantes sont de tous les âges. Il y en a à qui il écrit, au lendemain de leur première communion, pour s'excuser de n'y avoir point assisté, et leur citer,