LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
en guise de cantiques, quelques belles strophes qu'il se remémore des Odes Sacrées de Jean-Baptiste Rousseau, Il y en a sur le berceau de qui il a jadis rimé des stances blanches et roses, et qu'il suit à travers les joies et les peines de leur vie d'épouse et de mère avec une affectueuse sollicitude. Il y en a dont il raille doucement les travers juvéniles, ainsi cette Augusta dont l'imagination excitable ne peut s'abstenir de peupler de soupirants et d'adorateurs la tranquille petite plage où elle prend les bains de mer. « Partout où nagent les Naïades, il se trouve des Tritons, c'est un fait d'histoire naturelle incontesté. Et la preuve, c'est que dans cet honnête village maritime de Blankenberge, vous en avez aperçu un qui vous a épouvantée, et qui se promenait devant la mer avec l'intention de s'y jeter. Imprudente que vous êtes ! Quoi! vous avez détourné les yeux et regardé les fleurs jaunes de votre chambre, quand vous aviez une si belle occasion d'observer un animal fabuleux d'une chambre où vous étiez parfaitement en sûreté 1 Avait-il des jambes de poisson ? Comment cela marche-t-il ?... Qu'est-ce que cela mange?...» Il y en a, comme M™® Louise Lachaud, pour la santé de qui il s'affaire et s'inquiète, tout heureux de savoir « que leur délicate poitrine respire un air pur », ou tremblant qu'elles «ne se laissent dévorer par deux jolies enfants comme un beau pélican qui a le col penché sur l'épaule. » D'autres fois, sous le badinage, perce une tendresse moins paternelle ; quand Je poète écrit à la vicomtesse du Plessis, la « belle cousine », la « belle et capricieuse amie », avec laquelle il a pendant des années flirté, comme nous dirions, de loin ou de près, lui expédiant, dans son château de Touraine « des volumes de Mémoires », la complimentant sur sa beauté, s'e^çtasiant sur ses talents de cantatrice et de pianiste, dirigeant ses lectures, égrenant pour elle ses souvenirs, et se mettant
en quatre pour lui plaire. M°^® du PlessiSj^de^^son côté, trouvait de l'agrément à ce commerce mi-galant, milittéraire, avec un homme illustre. Elle y mettait, en tout bien tout honneur, une nuance de jalousie, qui se marquait par une aversion non déguisée pour les œuvres composées par Vigny sous une influence féminine. Elle ne goûte pas certains vers de la Maison du Berger, ni les dialogues de Quitte pour la peur, peut-être parce que les uns sont un peu trop voluptueux à son gré et les autres un peu trop libres, — surtout parce que le poème est dédié à une certaine Eva, et que la comédie a été écrite pour M™® Dorval. Le poète, à son tour, se complaît à exercer sur sa brillante amie une sorte de domination spirituelle. Il la provoque aux confidences ; il se plaint qu'elle ne lui livre pas ses pensées avec assez d'abandon ; il veut connaître sa vie intérieure ; il s'irrite de la sentir coquette, mondaine et frivole, courant sa province de château en château, faisant à Paris trente visites par jour. Il finit par tancer avec impatience « la légèreté cavalière de ses lettres » et « sa vie évaporée ». Il est vrai que c'était l'année même de sa mort, et après vingt ans d'une correspondance tantôt enjouée, tantôt mélancolique, où cet amour de tête s'emporte parfois à des accents presque passionnés. Ces lettres à M°^® du Plessis sont infiniment précieuses. Elles ne nous dévoilent aucun mystère du cœur, mais elles nous donnent très justement le ton de la société mondaine dans laquelle vivait Alfred de Vigny, hors de laquelle, oubliant les conseils donnés par sa mère, il eut une fois, — une seule fois peutêtre, — le tort ou le malheur de s'aventurer. On n'y rencontrait point de Dalilas, mais d'aimables femmes, belles, fines, spirituelles ou passionnées, coquettes ou sentimentales, et tout à fait pareilles, ce semble, à celles qu'en général il a mises en scène dans ses œuvres.