‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 53 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

On est frappé, en effet, quand on parcourt la prose ou les vers d'Alfred de Vigny, de voir combien, chez cet initiateur et ce coryphée du romantisme, on trouve peu d'héroïnes romantiques. Tout bien compté, il y en a Une, et qui est une création de sa jeunesse. 11 fallait bien, vers 1823, payer son tribut à la mode. La mode était à l'Espagne, pays des yeux noirs et des amours de feu ; à l'Espagne, où le poète attendait impatiemment d'aller combattre : elle nous valut Dolorida. Sur une anecdote saisie au vol dans les journaux du temps, corsée d'un thème psychologique emprunté à Millevoye, avec quelques accessoires galants hérités de Chénier, — boudoir, lampe, soyeuse ottomane, — avec quelques détails pittoresques glanés dans Childe Harold — mantille, dague andalouse, toréador, — Vigny a brodé un poème qui fut, par ses premières lectrices, qualifié de « divin », mais dont le dramatique violent et l'exotisme suranné font un peu sourire aujourd'hui, comme ceux desContes d'Espagne et d'Italie, auxquels il a servi de modèle. Elle parut, en cette lointaine Restauration, admirable de passion vivante et vraie, l'amoureuse et vindicative Espagnole qui punit de mort l'infidélité de son jeune époux, mais qui, après s'être donné le féroce plaisir de le torturer aux yeux de sa rivale, boit, pour ne pas lui survivre, le reste du poison qu'elle lui a versé. Moins enthousiastes, ou plus difficiles, la naïveté de la couleur et le déroulement vieillot des périphrases nous empêchent d'être émus comme il conviendrait d'une situation si tragique. Evidemment, nous ne sommes plus « de la paroisse ». Parmi les créations féminines de Vigny, celles-là nous semblent beaucoup plus intéressantes aux-

quelles il a prêté une conduite moins raffinée et moins rare, mais plus naturelle et plus humaine, et dont onpourrait, en dépit de l'estampUle romantique, trouver les sœurs dans les tragédies de Racine. Telle est la Maréchale d'Ancre, Léonora Galigaï, l'Italienne violente et dissimulée, ambitieuse et énergique comme Agrippine, orgueilleuse et superstitieuse comme Athalie, qui n'a pas le charme douloureux d'une Andromaque, mais qui couve ses enfants d'un amour non moins passionné, prête à donner pour eux sa vie, à s'humilier, à se traîner aux pieds d'une rivale. Telle est encore Jeanne de Belfiel, la supérieure des Ursulines de Loudun, qui cache sous la guimpe et la bure les ardeurs redoutables et les fureurs jalouses d'une Roxane, et qui ne finit pas moins tragiquement. Mais ces trois personnages mis à part, l'Espagnole et les deux Italiennes, on ne trouve guère que tendresse, faiblesse et douceur chez les héroïnes d'Alfred de Vigny.

Est-ce dire qu'il en fasse des créatures idéales? Tant s'en faut. Il cite avec trop de conviction l'aphorisme shakespearien : Frailty, ihy name is woman, pour ne pas reconnaître à ces natures fragiles au moins quelques défauts. Il leur attribue ceux qui étaient les plus communs chez les belles mondaines à qui, vers 1820 ou après, il prenait la main pour la contredanse. Il les représente frivoles et insignifiantes comme M"® de Coulanges, «la plus jolie, la plus faible, la plus tendre et la moins connue des amies intimes de Louis XV », « corps délicieux », où l'on n'est pas bien sûr « qu'il y eût une âme » ; — frivoles encore, étourdies et légères, mais droites et franches, et, dans leurs égarements, excusables, parce qu'elles n'ont pas trouvé leur soutien là où elles devaient naturellement le chercher, comme la petite duchesse de Quitte pour la peur; — coquettes, consciemment et impitoyablement, comme

M"® de Coigny, la «jeune captive», d'André Chénier, ou ingénument et innocemment, comme la bonne M™® de Saint-Aignan ; — mobiles, changeantes, comme cette Isabella Monti, qui se laisse dérober si aisément par Concini le secret de Borgia, ou comme la fiancée de Cinq-Mars, la gracieuse, charmante et puérile Marie de Gonzague. A l'âge où les jeunes filles rêvent d'un prince charmant, elle rêve d'un prince couronné. Pour satisfaire une folle ambition, elle risque la vie de son soupirant dans la plus dangereuse des entreprises ; et, quand Cinq-Mars, ayant perdu la partie, en paye l'enjeu de sa tête, il est déjà à demi oublié. Il a suffi qu'on fît briller le diadème de Pologne à ces yeux pour qui il a tout sacrifié, La moralité de toutes ces aventures où, dans des situations diverses, éclate pareillement l'inconstance du caractère féminin, toujours rebuté par ce qu'il a et attiré par ce qu'il n'a pas. nous est donnée par ces quelques vers de Dolorida :

Car l'amour d'une femme est semblable à l'enfant Qui, las de ses jouets, les brise triomphant. Foule d'un pied volage une rose Immobile, Et suit l'insecte ailé qui fuit sa main débile.

Et le Docteur Noir le dit en termes plus simples, — le Docteur Noir, qui est, comme on sait, la raison d'Alfred de Vigny : « La femme est toujours un enfant. »

Mais il ne s'ensuit pas qu'elle ne soit qu'«une enfant malade », ou qu'une enfant menteuse et méchante. Une certaine puérilité de caractère paraît être, aux yeux de Vigny, un des éléments, presque une des conditions de la grâce féminine ; elle n'est pas liée nécessairement à l'inconstance et à la frivolité. C'est un trait de naïveté, d'innocence, de candeur ; elle est rafraîchissante et touchante ; elle peut s'allier au courage et à l'attachement le

plus fidèle, par un contraste qui ne sera que plus émouvant, s'O était moins attendu. Elle est toute mignonne, toute frêle, toute rose, « fraîche et gaie comme un enfant », la « belle petite » de dix-sept ans que le vieux loup de mer du Cachet rouge doit conduire à la Guyane, sur le brick le Marat, avec un mari guère plus âgé qu'elle. Toujours ,elle chante, et toujours elle rit. Elle rit en regardant son mari, et son mari, en la regardant, rit, et le capitaine rit de les voir rire, sans savoir pourquoi. Elle rit, tandis qu'on cloue à la paroi de la cabine la fatale enveloppe, dûment scellée, d'où sortira son malheur. Elle ne pleure que le soir, quand elle fait sa prière. C'est peut-être de se sentir éloignée des siens ; ce n'est pas du regret de les avoir quittés pour suivre dans l'exil où le condamne le Directoire le jeune journaliste qu'elle avait épousé quatre jours auparavant. « Moi, du regret ! dit-elle. Moi, du regret de t'avoir suivi, mon ami 1 Crois-tu que pour t'avoir appartenu si peu, je t'aie moins aimé? N'est-on pas une femme, ne sait-on pas ses devoirs, à dix-sept ans ? Ma mère et mes sœurs n'ont-elies pas dit que c'était mon devoir de vous suivre à la Guyane? N'ont-elles pas dit que je ne faisais là rien de surprenant? Je m'étonne seulement que vous en ayez été touché, mon ami : tout cela est naturel. Et, à présent, je ne sais comment vous pouvez croire que je regrette rien, quand je suis avec vous pour vous aider à vivre, ou pour mourir avec vous si vous mourez. » Il mourra, et elle n'en mourra point, et ce sera pis encore. Quand elle aura vu, à la lueur de douze mousquets partant à la fois, son mari tomber à la mer, fusillé par l'ordre des cinq avocats qui sont au gouvernement « comme cinq morceaux de roi », sa raison sombrera d'un seul coup, et elle ne vivra plus que de l'obsession de cet unique et horrible souvenir.

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