LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
Ces silhouettes que le poète colore d'un pinceau délicat en marge d'œu\Tes sévères et fortes n'expriment pas d'une manière complète la conception qu'il se fait de la nature féminine. Elles sont une des pièces de l'action, un des détails de l'œuvre d'art. Leur rôle et leur caractère sont tracés en vue de refTet qu'elles concourront à produire. Elles n'ont pas, comme Dalila, valeur de symbole. Elles sont des femmes : elles ne sont pas la Femme. N'est-ce donc que de la créature perfide et perverse que Vigny a entendu faire un type ? Si nous continuons à feuilleter son œuvre, nous y rencontrerons trois figures au premier regard bien différentes l'une de l'autre, l'une surnaturelle, l'autre poétiquement idéalisée, l'autre presque purement idéale, qui sont toutes les trois l'image de la même perfection féminine, telle qu'elle a été conçue par le poète à trois époques bien distinctes de sa vie. Il n'est pas sans intérêt de montrer brièvement l'étroite parenté qui les unit, et comme leur secrète identité.
Eloa, on le sait, est « une ange », née d'une larme de Jésus versée sur la mort de Lazare. C'est une ange, mais c'est aussi une femme. Comme ses sœurs de la terre, dont elle ne se distingue que par les ailes d'argent qu'elle porte à ses épaules, elle a des yeux bleus, des cheveux partagés en bandeaux et retombant comme des gerbes blondes, — les cheveux et les yeux de la belle Delphine Gay, la passion de Vigny en 1823 ; — comme elles, elle est capable d'aimer et d'être aimée. Elle a leurs vagues émois, leurs enthousiasmes et leurs faiblesses. Elle se détourne des fêtes brillantes du ciel, elle s'écarte de la foule, pour chercher quelque
nuage obscur, — on dirait presque quelque bosquet, quelque boudoir, — où elle puisse rêver en liberté. Elle se laisse séduire par Satan, troubler par sa beauté d'archange ténébreux, fasciner par ses regards, enchanter par ses paroles. Elle s'enorgueillit d'avoir fait la conquête de cet immortel amant. Elle croit l'élever jusqu'à elle, et c'est eUe qui tombe avec lui. Mais ni son trouble ni son orgueil ne sont la cause de sa chute. Ce qui la perd, c'est sa bonté. Il est dans sa nature de se pencher sur la souffrance, de plaindre, de réconforter, de consoler... Quand elle parcourt les mondes, les chagrins s'y calment, les haines s'y apaisent, les pleurs cessent d'y couler. Elle ne peut supporter de voir tomber des larmes. Celles que verse l'Ange déchu, toutes fallacieuses qu'elles soient, sont trop fortes pour son cœur. Ses dernières résistances en sont désarmées ; elle ne s'appartient plus. «Toi seule, lui crie-t-il, toi seule es le Dieu qui peut sauver un ange ! » Elle était prête à fuir : elle redescend. Son sacrifice sera inutile ; mais elle n'aurait pas été elle, si elle ne s'était sacrifiée. Sans doute le poème comporte une interprétation métaphysique. Eloa incarne, par opposition à l'inflexibilité de la justice divine, l'indulgence humaine pour le mal, qui est la faute, mais qui est aussi, qui est souvent la douleur. Le symbole peut avoir ce sens ; il peut — comme la plupart des symboles — en avoir un autre, qui n'est ni moins profond ni moins vrai. Eloa, c'est la Femme, conduite par la compassion à l'amour, et par l'amour au sacrifice. Ce qu'il y a de meilleur, de plus pur, de vraiment essentiel dans l'âme féminine, c'est la pitié.
Dix ans plus tard, Eloa reparaît sous une autre forme dans l'œuvre du poète. Elle a dépouillé son voile d'azur, ses ailes d'argent, sa pâle robe, toute cette parure céleste et virginale dont l'imagination de Vigny, en ses jeunes an-