LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
nées, s'était plu à l'envelopper. Elle porte le chapeau à la Paméla, la toilette de soie grise et la coiffure à boucles d'une bourgeoise de Londres en 1770. Elle n'est plus la compagne des séraphins, mais l'épouse du négociant John Bull, un gros Anglais « rouge, gonflé d'ale, de porter et de roast-beef ». Elle aime d'un amour silencieux, d'un amour qui s'ignore, le pâle, triste, timide et ombrageux Chatterton. Elle l'aime parce qu'il est pauvre, parce qu'il est seul, parce qu'il est malheureux. La fortune semble-t-elle un moment lui sourire, elle s'écarte, elle dit qu'elle s'en va et qu'elle ne lui parlera plus. A la seule pensée que la misère peut le conduire au suicide, elle éclate. «Je ne veux pas qu'il meure ! Non, cela ne sera pas, il ne se tuera pas. Que lui faut-il? Est-ce de l'argent? Eh bien, j'en aurai. Nous en trouverons bien quelque part pour lui. Tenez, tenez, voilà des bijoux que je n'ai jamais daigné porter; prenez-les, vendez tout... » Il se tue pourtant, car il est poète, et, au jugement de Vigny, dans ce monde des hommes, le poète ne peut pas vivre. Mais à peine a-t-il rendu le dernier soupir qu'elle tombe morte à côté de lui, le cœur navré. Deux figures ont sans cesse hanté Vigny, le penseur ou le rêveur, paria de la société, également haï des puissants, des riches et de la foule, et la femme bienfaisante et consolatrice, qui endort les douleurs et pose un baume sur les blessures, qui donne la raison et la force de vivre. Il se reconnaissait dans la première ; à travers des erreurs, des soufïrances et des déceptions, il a cherché dans la réalité la seconde, et peut-être l'a-t-il trouvée dans cette Eva dont il a inscrit, en tête de trois ou quatre de ses Destinées, le nom mystérieux.
Qui était-elle ? Faut-il, en rapprochant quelques traits épars, échappés, par distraction ou par dessein, à la discrétion jalouse du poète, voir dans cette « fille de l'Océan »,
dans (i ce cœur gémissant sous le poids de la vie », dans ce corps qui frémit et qui s'indigne des regards impurs, dans cette âme enchaînée au monde comme le forçat à son banc de galère, et marquée de la « lettre sociale » comme au fer rouge, une femme de chair, quelque élégante beauté d'outre-Manche, cette jeune Anglaise, par exemple, cet « ange » qu'il amena un jour chez Jean Gigoux, à la veille d'un départ, pour que le peintre esquissât d'elle une image que l'amant pût jalousement conserver? La même sans doute pour qui il commença d'écrire en 1847 ce fragment de Mémoires dont l'éditeur du Journal attribue l'origine à « une tendre sollicitation » ; la même encore à qui, l'année de sa mort, il aurait confié dans V Esprit pur son suprême jugement sur la vie et son dernier mot sur lui-même :
Si l'orgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme, Que de mes livres seuls te vienne ta fierté 1 J'ai mis sur le cimier doré du gentilhomme Une plume de fer qui n'est pas sans beauté...
Comment croire qu'il ne serait fait d'après aucun modèle réel et vivant, ce portrait dont on sent si bien qu'il est fidèle et qu'il faut qu'il ressemble qu'qn a voulu, faute de mieux, et au prix d'un anachronisme moral, y reconnaître l'actrice autrefois trop aimée :
Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse, Ange doux et plaintif qui parle en soupirant? Qui naîtra comme toi portant une caresse Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant, Dans les balancements de ta tête penchée, Dans ta taille indolente et mollement couchée. Et dans ton pur sourire amoureux et souffrant?