‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 56 sur 128 · LIVRE PREMIER — I,A PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — I,A PENSÉE

Faut-il, comme certains Tont voulu, voir un pur symbole dans ce nom hébraïque pris à la première des femmes pour désigner toutes celles, selon le mot du poète, « à qui va l'amour et de qui vient la vie », toutes celles qui furent ou qui seront amantes, épouses et mères ? L'énigme, nous a-t-on dit il y a quelques années, serait en partie résolue. Eva aurait existé. Elle aurait même existé deux fois C'est à deux femmes, à la mère et à la fille, à M™^ Holmes et à Augusta Holmes, que Vigny, à vingt ans d'intervalle, aurait dédié ses vers. A l'une seraient allées les strophes brillantes de la Maison du Berger ; à l'autre, les graves sentences de V Esprit pur. Mais on ne peut guère admettre que le poète ne pensât qu'à la première, qu'il eût en vue une seule et unique femme, quand il adressait à une Eva, qui cette fois paraît bien être Eve, les admirables stances qu'on ne peut se dispenser de rappeler ici :

Eva, qui donc es-tu ? Sais-tu bien ta nature ?

Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir ?

Sais-tu que pour punir l'homme, sa créature.

D'avoir porté la main sur l'arbre du savoir.

Dieu permit qu'avant tout, de l'amour de soi-même,

En tout temps, à tout âge, il fît son bien suprême.

Tourmenté de s'aimer, tourmenté de se voir?

Mais si Dieu près de lui t'a voulu mettre, ô femme!

Compagne délicate ! Eva ! Sais-tu pourquoi ?

C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre âme,

Qu'il entende ce chant qui ne vient que de toi,

L'enthousiasme pur dans une voix suave.

C'est afin que tu sois son juge et son esclave

Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.

Ta parole joyeuse a des mots despotiques ; Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort, Que les rois d'Orient ont dit dans leurs cantiques Ton regard redoutable à l'égal de la mort ;

Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides... Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides, Cède sans coup férir aux rudesses du sort.

Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles. Mais ne saurait marcher sans guide et sans appui. Le sol meurtrit ses pieds, l'air fatigue ses ailes, Son œil se ferme au jour dès que le jour a lui ; Parfois, sur les hauts lieux d'un seul élan posée. Troublée au bruit des vents, ta mobile pensée Ne peut seule y veiller sans crainte et sans ennui

Mais aussi tu n'as rien de nos lâches prudences,

Ton cœur vibre et résonne au cri de l'opprimé^

Comme dans une église aux austères silences

L'orgue entend un soupir et soupire alarmé.

Tes paroles de feu meuvent les multitudes.

Tes pleurs lavent l'injure et les ingratitudes,

Tu pousses par le bras l'homme... Il se lève armé.

C'est à toi qu'il convient d'ouïr les grandes plaintes Que l'humanité triste exhale sourdement.

Quand le cœur est gonflé d'indignations saintes. L'air des cités l'étoufle à chaque battement. Mais de loin, les soupirs des tourmentes civiles, S'unissant au-dessus du charbon noir des villes, Ne forment qu'un grand mot qu'on entend clairement.

La nature de la femme, sa force et sa faiblesse, l'orighialité et la grandeur de son rôle dans l'association du couple humain sont définies avec toute la précision qu'on peut exiger d'un poète dans ces vers de 1843, qui nous donnent sur ce point, quatre ans après la Colère de Samson,le dernier état de la pensée d'Alfred de Vigny. Le « grand mot » qu'il a laissé en suspens, comme pour nous inviter à le prononcer nous-mêmes, c'est celui de pitié. Mais ce mot, qui est sinon la solution, du moins l'une des solutions à l'énigme de la vie, de qui l'homme l'apprendra-t-il ?

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