LIVRE PREMIER — LA PENSÉE
Ni le Ciel, « muet, aveugle et sourd, aux cris des créatures », ni la Nature, impassible et superbe.
Roulant avec dédain, sans voir et sans entendre, A côté des fourmis les populations,
ne pourra le lui donner. C'est la Femme qui lui enseignera la pitié. Elle attendrira son âme dure et farouche, elle adoucira sa rudesse, elle assouplira sa raideur. Elle l'inclinera vers les peines et les labeurs de ses semblables ; elle lui en révélera la grandeur ; elle lui fera « aimer la majesté des souffrances humaines ». Et voilà pourquoi Vigny, cherchant, comme nous l'avons vu, les bases de la civilisation et de la société, les a trouvées dans ce double principe, le respect de la Femme, et la glorification du Travail.
Que reste-t-il, après cela, des imprécations retentissantes contre l'éternelle D^lila ? — Il en reste de beaux vers, amers, brûlants, corrosifs. Il en reste que la femme n'est pas toujours docile à sa haute vocation ; qu'au lieu d'être le bon génie, ou, si l'on aime mieux, la conscience de l'homme, au lieu de réaliser l'union des volontés et des cœurs et d'être avec lui comme une âme en deux corps, elle demeure parfois l'étrangère, absente de pensée, vagabonde d'imagination et de désirs, nourrissant la haine contre le compagnon en qui elle s'irrite de sentir un maître, et, sous le toit qui l'abrite, ourdissant la trahison. Mais la faute doit-elle en être imputée à elle seule ? Toutes les fois que l'un des deux sexes croit avoir à se plaindre de l'autre, il ferait bien de se regarder sans complaisance, et
de se demander d'abord dans quelle mesure il est coupable de ce qu'il reproche. Avec plus de raison encore s'il s'agit du sexe fort, — qui, le plus souvent, n'est fort qu'en apparence, car, comme le disait tout à l'heure le poète, la femme, si elle est la sujette de l'homme, est aussi son juge,
Et règne sur sa vie en vivant sous sa loi,
— mais qui, avec l'appareil extérieur de la domination, retient la plus lourde part de la responsabilité. Si la femme n'est pas pour lui ce qu'elle pourrait être, ne doit-il pas s'en prendre à lui-même, et, au lieu de s'indigner, s'accuser et s'humilier? Dans ce Journal d'un Poète, si précieux à qui s'efforce de pénétrer sa pensée intime, Vigny a écrit cette phrase : « Après avoir bien réfléchi sur la destinée des femmes dans tous les temps et chez toutes les nations, j'ai fini par penser que tout homme devrait dire à chaque femme, au lieu de Bonjour: — Pardon 1 caries plus forts ont fait la loi. « L'idée est profonde. Elle était hardie vers 1844. Elle l'est encore. Sous le misog}^ne dont nous parlions au début de ce chapitre, on serait tenté de dire qu'elle découvre un féministe. Il ne convient pas toutefois de donner ce nom à Alfred de Vigny. De son temps, ce néologisme n'était pas inventé. L'eût-il, le cas échéant, consacré de son autorité d'académicien ? Sans doute il eût suivi, avec curiosité, avec intérêt, et, dans certains cas, avec sympathie, le mouvement des idées, des mœurs et des lois ; mais, selon sa coutume, de haut et à l'écart. Philosophe altier et solitaire, il n'avait ni le goût ni le talent de l'action. Il n'estimait pas, comme un de ses illustres frères en poésie.
Qu'il faut se séparer, pour penser, de la foule Et s'y confondre pour agir.
Il croyait qu'il fallait laisser les idées faire toutes seules, et par l'unique vertu du vrai, leur chemin dans les cerveaux des hommes, sans se flatter d'en précipiter non plus que d'en arrêter la marche. Il se contentait de jeter les siennes « du haut de son aire inaccessible » ou de les confier aux vagues et aux courants de la mer, s'en remettant à Dieu du soin de les conduire au port. Ce désintéressement un peu dédaigneux peut passer, au gré des uns ou des autres, pour un excès de délicatesse ou pour un aveu d'impuissance. Les femmes, en tous cas, n'ont nullement à regretter que l'éclatant hommage décerné par Vigny aux plus pures vertus de la nature féminine ne soit pas l'affirmation d'un parti pris ou l'étalage d'un paradoxe, mais un témoignage rendu à la vérité et un acte de justice, qu'il émane non pas d'un féministe, mais d'un homme, — d'un homme qui fut un grand esprit et un noble cœur.