CHAPITRE PREMIER LA DOCTRINE LITTÉRAIRE
Alfred de Vigny a été, il a voulu être avant tout, un penseur. Ce n'est pas le vieil usage didactique d'aller du fond à la forme qui a imposé la division de cette étude, et qui a fait placer en premier lieu, comme l'essentisl du sujet, l'analyse des idées du poète sur Dieu, sur la vie, sur l'humanité, sur la femme, thèmes ordinaires de ses méditations et substance de son œuvre. On a répondu à son désir nettement exprimé. Pour lui, ce qui importe c'est l'idée et non la forme : la forme n'est que la suivante et la servante de l'iaee. Même, si on l'en croit, l'idée ne reçoit pas sa forme du dehors, elle n'a pas à la chercher ou à l'attendre : elle l'apporte avec elle, elle la crée. « Une idée vient au monde tout armée, comme Minerve ; elle revêt en naissant la seule armure qui lui convienne et qui doive, dans l'avenir, être sa forme durable: l'une, aujourd'hui, aura un vêtement composé de mille pièces ; l'autre, demain, un vêtement simple. Si elle paraît belle à tous, on se hâte de calquer sa forme et de prendre sa mesure ; les rhéteurs notent ses dimensions pour qu'à l'avenir
on en taille de semblables. Soin puéril !... » Cherchons en nous-mêmes ce que nous pouvons avoir à dire. Si nous avons quelque chose à dire, disons-le. Disons-le de la manière dont nous devons le dire. Mais, de grâce, ne perdons pas notre temps à subtiliser et à disserter là-dessus. « La vanité la plus vaine est peut-être celle des théories littéraires. »
Ainsi parle le philosophe, en contemplation devant les idées pures. Il parle comme s'il était et comme si nous étions de purs esprits. Mais il faut aux créatures de chair que nous sommes un minimum de matière à quoi elles puissent s'attacher. Il est nécessaire que le penseur prenne en pitié leur faiblesse. Il convient même qu'il ait quelque considération pour la sienne. Dans ces hauteurs où il s'élève d'ordinaire, il ne saurait, sans un point d'appui, se maintenir longtemps. Ce point d'appui, cet indispensable support, c'est une image sur laquelle son intelligence vient se reposer de temps à autre, au contact de laquelle elle reprend ses forces, elle retrouve fraîcheur et vigueur. « Le symbole, a-t-il dit lui-même, soutient l'esprit dans l'adoration comme le chiffre dans le calcul. » Et puis, ce philosophe et ce penseur, U est venu à une époque où les facultés inférieures, celles que pendant longtemps on avait regardées d'un mauvais œil et mises à la gêne, se réhabilitent, se donnent du large, rentrent, et au delà, en possession de leurs droits. Non seulement les poètes et les orateurs, mais les historiens et les savants parlent par paraboles et par images, et aussi les penseurs, ceux qu'il admire et ceux qu'il réprouve, une Staël, un de Maistre, un Ballanche, un Quinet. Et s'il remonte plus haut, par delà le xviiie siècle abstrait et sec, il trouve Pascal, qu'il a lu et relu, dont son intelligence est nourrie, Pascal qui fut, en même temps qu'un grand géomètre, un homme d'imagination et un