LIVRE SECOND — l'aRT
poète. Certes la pensée est belle tdute nue, mais plus belle encore quand elle a revêtu sa forme et qu'elle est figurée aux yeux.
Mais si le penseur, en Vigny, se double d'un artiste, est-il possible qu'ils cohabitent sans se connaître et qu'Os collaborent sans le savoir? L'artiste met ses dons de création et d'organisation spontanée au service du philosophe : mais le philosophe, de son côté, ne réfléchira-t-il pas sur les démarches involontaires de l'artiste, et n'entreprendrat-il pas de transformer en idées ses intuitions? Tout en se déclarant persuadé autant que personne de la vanité des théories littéraires, Vigny a, tout autant et plus que beaucoup d'autres, médité et disserté sur son art, médité avec persévérance, disserté avec suite, précision et profondeur. Tout en tenant là forme pour secondaire, il n'a pas laissé de noter, à son intention ou à celle de ses lecteurs, l'usage qu'en avaient fait ses confrères et celtii que lui-même U en avait fait. Théories et discussions, impressions et confidences, on trouvera les unes développées dans ses préfaces et opuscules du même genre ; les autres éparses dans sa correspondance et dans son Journal. Avant d'étudier ses procédés d'artiste et de chercher à définir son tempérament de romancier, de dramaturge et de poète, n convient de lui donner la parole à lui-même, de recueillir les éléments dispersés de sa doctrine littéraire, de les rapprocher et d'en faire un corps.
Le premier caractère d'un artiste, c'est d'aimer son art, Vigny a-t-il aimé la littérature ? La question, au premier abord, semble impertinente. Elle ne l'est peut-être pas
autant qu'on le croirait : on peut la poser. Il est bien certain que Vigny n'aimait ni le caractère, ni la condition des gens de lettres. Il raillait à l'occasion leur vanité maladive et leurs prétentions démesurées. Il ne lui échappait pas que Balzac, intitulant son œuvre : Comédie humaine, à plus forte raison Soumet, intitulant la sienne : Divine Epopée, dépassaient sensiblement les bornes. L'homme auquel il pense quand il prononce ces mots : homme de lettres, c'est un habile homme, un esprit souple, dispos et facile, pourvu d'aplomb et de faconde, ayant la répartie toujours prête, et se dégageant par un bon mot ; « convenable à tout et convenable en tout », « écrivant les affaires comme la littérature, et rédigeant la littérature comme les affaires » ; au demeurant, léger, superficiel et commun. « C'est l'aimable roi du moment, tel que le dix-huitième siècle en a tant couronné, » C'est Figaro, ou Beaumarchais. Sans doute, au-dessus de celui-là, il met le grand écrivain, et, au-dessus du grand écrivain, le poète. Ne parlons pas du poète : il ne vient pas au monde pour être heureux ; « il y vient pour être à charge aux autres », pour se consumer et pour souffrir. Mais le grand écrivain, l'homme de talent, de conviction et de savoir, a-t-il du moins quelque certitude de réussir ? Des chances tout au plus, et quelles chances ? C'est que la carrière des lettres n'est pas une carrière. On n'y tient aucun compte de l'ancienneté ni des services. « Le nom de chaque auteur est remis en loterie à chaque nouvel écrit, et secoué, tiré pêle-mêle avec les plus indignes. » Point d'égards à attendre, nulle pitié. « L'ingratitude du public est inexorable et féroce. » Certes, dira-t-on, le risque est gros ; mais enfin, il y a la gloire. La gloire 1 Qu'est-ce que la gloire ? « La seule fin vraie à laquelle l'esprit arrive sur-le-champ, en pénétrant au fond de chaque perspective, c'est le néant
de tout. Gloire, amour, bonheur, rien de tout cela n'est complètement. Donc, pour écrire des pensées sur un sujet quelconque et dans quelque forme que ce soit, nous sommes forcés de commencer par nous mentir à nous-mêmes, en nous figurant que quelque chose existe et en créant un fantôme pour ensuite l'adorer ou le profaner, le grandir ou le détruire. » Et le poète désabusé envisage la lutte de l'écrivain aux prises avec sa pensée comme un perpétuel combat de Don Quichotte contre les moulins à vent.
On aurait tort, toutefois, de prendre à la lettre ces paroles amères et ce complet détachement. Chez Vigny, comme chez tous les gens qui se regardent vivre, il y a dédoublement de la personne. Son moi qui observe juge froidement son moi qui se passionne et qui désire, mais il ne peut rien pour l'empêcher de désirer et de se passionner. Il arrive au poète ce qui arrive à tous les grands amoureux, à un Chateaubriand, par exemple, qui n'a jamais renoncé à l'amour, bien qu'il en eût sondé la vanité. Vigny, quoi qu'il ait pu dire, a aimé les lettres, et il n'était pas libre de ne pas les aimer. En venant à elles, il obéissait à une vocation irrésistible. La meilleure preuve, c'est qu'il s'était cru né pour autre chose, et qu'il avait d'abord mis son ambition ailleurs. Avant d'admirer Byron, il s'était enthousiasmé pour Bonaparte. Mais le goût de l'action fit bientôt place au goût de l'étude, et le travail intellectuel se révéla comme une nécessité pour lui. Il sentait qu'il y avait dans l'exercice de son inteUigence quelque chose d'involontaire et de fatal. C'était un mouvement dont il n'était pas la cause, un mécanisme dont il ne détenait pas le déclic. « Lorsqu'une idée neuve, juste, poétique, est tombée de je ne sais où dans mon âme, rien ne peut l'en arracher ; eUe y germe comme le grain dans une terre labourée sans cesse par l'imagination. En vain.
je parle, j'agis, j'écris, je pense même sur d'autres choses : je la sens pousser en moi, l'épi mûrit et s'élève, et bientôt il faut que je moissonne ce froment et que j'en forme, autant que je puis, un pain salutaire et quotidien pour tout le monde. » Que ce soit ou non pour réaliser un dessein humanitaire, l'homme qui est ainsi fait, à qui il est aussi naturel de penser, de composer et de produire que de respirer et de vivre, celui-là peut ne pas connaître la gloire : ce n'est pas elle qu'il cherche, et il n'en a pas besoin. C'est un attrait plus puissant qui le porte à travailler et à écrire : « le bonheur de l'inspiration, délire qui surpasse de beaucoup le délire physique correspondant qui nous enivre dans les bras d'une femme. La volupté de l'âme est plus longue... L'extase , morale est supérieure à l'extase physique. » Il possède ses idées comme des maîtresses, et ne songe à rien de plus. Sur l'avenir de l'œuvre à naître, il s'en remet à la postérité. Il l'aime, cette œuvre, « pour sa beauté, pour la volupté de la conception et le souvenir de cette volupté ». Et peut-être aurait-il suffi de rappeler, sans tant de commentaires, qu'elle est de lui, cette phrase où le désenchantement se mêle au souvenir de la jouissance : « Le seul beau moment d'un ouvrage est celui où on l'écrit, » Cette manière de sentir a sa noblesse, sur laquelle il n'est pas besoin d'insister. Elle a aussi son danger. Une fois qu'elle est terminée, cette œuvre caressée avec tant d'amour, pourquoi l'écrivain se refroidit-il si promptement pour elle? C'est qu'il s'aperçoit de combien la réalité est demeurée au-dessous de son rêve. Il y avait à cette pensée qu'il portait en lui-même des nuances qu'il n'a pas su rendre, des beautés qu'il a laissé perdre. Au lieu d'accuser son infirmité, il s'irrite contre l'obligation où il se trouve d'avoir recours à un truchement. « Eh quoi ! ma pensée n'est-elle pas assez belle pour se passer du secours des