LIVRE SECOND — l'arT
mots et de l'harmonie des sons ? » Ces idées qu'il trahit en les exprimant, ne vaudrait-il pas mieux les garder jalousement enfermées en lui-même et s'absorber dans les délices de leur contemplation muette ? « Le silence est la poésie même pour moi. » S'il passe outre, s'il essaye de mettre au jour ce qu'il a conçu, comparée au «bonheur de l'inspiration » et à la « volupté de la conception », l'exécution est une besogne pénible et rebutante. Pour continuer la métaphore instituée par Vigny, le labeur de l'enfantement lui répugne. De cette répugnance, des lenteurs et des hésitations qu'elle entraîne, les traces sont visibles sur son œuvre. Sa poésie notamment est parfois obscure et difficile. Faut-il voir là l'effet d'une insuffisance naturelle, d'un défaut congénital d'abondance et de verve? Est-ce au contraire le manque d'assiduité, d'entraînement et d'exercice qu'il convient de mettre en cause ? Faute de connaître d'une manière assez précise les habitudes de travail d'Alfred de Vigny, le problème est malaisé à résoudre. Un fait certain, c'est qu'il y a eu dans la vie littéraire du poète beaucoup plus de projets que d'accomplissements, beaucoup plus de plans et d'ébauches que d' œuvres achevées, et, pour lui emprunter son propre vocabulaire, beaucoup plus d'« esquisses » que de « tableaux ».
Nous touchons ici, je crois, à la raison principale de « l'infécondité » que l'on a tant reprochée à Vigny. Il y en a une autre, qui est tout à fait honorable, et qui lui est commune avec plus d'un écrivain de la génération qui a suivi la sienne, avec Leconte de Lisle, avec Flaubert. C'est la très haute idée qu'il se fait de l'art, et le respect profond que cette haute idée lui inspire. La fonction de l'artiste lui apparaît comme une fonction religieuse :
Le beau, c'est la croyance, et l'art, c'est la prière.
Tout au moins lui semble-t-elle une fonction supérieure, qui demande tout l'elTort de l'homme et une concentration puissante de ses facultés, « L'esprit de travail est souvent incomplet en nous, et il est malheureux que tout le monde ait la faculté de travailler, produire, écrire avec une demiattention. C'est là ce qui fait les œuvres médiocres. Lorsqu'on sent qu'on ne sera pas tout entier à son ouvrage, il vaut mieux s'absenter et marcher, agir, pour ne pas s'y mettre à demi. » Il vaut mieux ne rien faire que de faire « des œuvres médiocres ». Il est arrivé à Vigny de garder de longs silences vis-à-vis du public. Il a déclaré fièrement qu'il ne s'en repentait pas. Il ne se sentait aucune aptitude à l'improvisation maladroite et à la littérature industrielle. Entre le succès et l'estime, il avait fait son choix. « Il y a, écrivait-il en 1842 à M^^^ Maunoir, deux courants dans la multitude : l'un cherche ces sortes de choses qui ne sont pas des livres, mais des feuilles grossières ; l'autre, qui devient, grâce à nos efforts et au temps, plus nombreux et plus puissant, cherche l'élite des pensées et le choix de la forme. C'est pour ce public seul qu'il faut écrire. » C'est pour ce public qu'il a écrit.
Il lui en coûtait peu d'écrire « pour ceux qui ont le goût diflicile ». Il l'avait lui-même très difficile, très délicat, franchement aristocratique et un peu dédaigneux. Les jugements qu'il exprime çà et là dans son Journal sont en général des condamnations. Il sait très bien ce qu'il n'aime pas. Il n'aime pas ce qui est grossier ou vulgaire, ce qui déforme et ce qui rapetisse. Il n'aime pas ou il aime peu la comédie, « qui tient toujours plus ou moins de la charge et de la bouffonnerie... » Ce n'est pas qu'il ne sache apprécier le mérite d'une charge bien troussée ; mais elle lui répugne, « parce que, dit-il, dans tous les arts elle enlaidit et appauvrit l'espèce humaine, et, comme