‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 7 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

viendra se justifier devant toutes les âme^ et tout ce qui est vie. Il paraîtra et parlera, il dira clairement pourquoi la création et pourquoi la souffrance et la mort de l'innocence, etc.

En ce moment, ce sera le genre humain ressuscité qui sera le juge, et l'Eternel, le Créateur, sera jugé par les générations rendues à la vie.

« J'ai dans la tête une ligne droite, a dit quelque part Alfred de Vigny ; une fois que j'ai lancé sur ce chemin de fer une idée quelconque, elle le suit jusqu'au bout malgré moi... » Il y eut pourtant un arrêt dans les déductions de cette implacable logique qui l'entraînait à l'incrédulité Un arrêt, et même un retour en arrière. Le 20 décembre 1837, après une crise qui dura à peine quelques heures, sa mère, — cette mère qu'il adorait, — mourut. Il était à son chevet au moment où elle rendit le dernier soupir. A ce moment, il se trouva, sans savoir qui l'avait soulevé, à genoux près de son lit. Il sentit Dieu dans son cœur. Il pria. Le 22 décembre, « après avoir prié sur le cercueil de sa pauvre mère », il écrivait dans son Journal :

Mon Dieu I mon Dieu ! avez-vous daigné connaître mon cœur et ma vie ? mon Dieu ! m'avez-vous éprouvé à dessein ? Aviez- vous réservé la fin de ma pauvre et noble mère comme un spectacle pour me rendre à vous plus entièrement?

Et le 26 :

Aurai-je la force de l'écrire? Encore cela, ô mon Dieu afin que, si j'ai le malheur de vivre et de vieilhr, la faiblesse humaine ne me fasse jamais oublier cette nuit fatale et sombre, mais où quelques signes consolants et divins me sont apparus 1

Mon Dieu 1 je me jette à genoux, à présent, je parle à vos

pieds, je m'abreuve de ma douleur, je m'y plonge tout entier, je veux me remplir d'elle uniquement et repasser dans mon âme tous les instants de cette perte de ma mère.

Puis, après avoir pieusement récapitulé tous les détails de cette agonie et de cette mort, dont il ne pouvait distraire sa pensée, il s'écriait :

Avez-vous reçu dans votre sein cette âme vertueuse, ô mon Dieu ? Soutenez-moi dans cet espoir, que ce ,ne soit pas un passager désir, qu'il devienne une foi fervente...

... Donnez-moi, ô mon Dieu I la certitude qu'elle m'entend et qu'elle sait ma douleur ; qu'elle est dans le repos bienheureux des anges, et que par vous, à sa prière, je puis être pardonné de mes fautes.

Cette nuit du 20 décembre 1837 fut pour Vigny, toutes proportions gardées, ce qu'avait été pour Pascal la nuit fameuse du 23 novembre 1654. Lui aussi, il eut son illumination. Elle fut vive, mais elle fut courte. Le cœur s'accoutuma à sa blessure. La foi implorée dans le premier déchirement n'y descendit pas. Le sentiment se tut, et la raison, la raison raisonnante, l'inflexible raison du logicien reprit son empire. Un jour, — quel jour? on n'en saurait donner la date, mais il semble bien qu'il ne tarda guère, — Vigny renoua, au point même où il s'était rompu, le fil de ses pensées. Ses deux éternels griefs contre Dieu, l'injuste répartition des souffrances ici-bas et l'ignorance où nous sommes tenus de notre destinée, reparurent dans ses méditations et en redevinrent le sujet habituel. Il les fit reprendre par le Christ en agonie au Jardin des Olives :

Mal et doute ? En un mot je puis les mettre en poudre. Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre De les avoir permis...

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