‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 61 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

homme, elle m'humilie ». Le Légataire universel lui « fait mal au cœur comme une médecine ». Jugez ce qu'il doit penser du Médecin malgré lui. La farce ne l'amuse pas. « Je ne peux rire du gros rire, avoue-t-il, et les saletés de la santé humaine font que je fronce le sourcil de tristesse et de pitié, voilà tout. » La mesure de comique qu'il supporte est donnée par le Misanthrope et le Tartuffe. On croit entendre La Bruyère, au chapitre des Ouvrages de l'Esprit : « Ce n'est point assez que les mœurs du théâtre ne soient point mauvaises, il faut encore qu'elles soient décentes et instructives. Il peut y avoir un ridicule si bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent, qu'il n'est ni permis au poète d'y faire attention, ni possible au spectateur de s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques scènes à un farceur; il n'entre qu'à peine dans le vrai comique. » Ce n'est pas seulement, chez Vigny, affaire de pudibonderie ou de purisme. Il lui semble peu philosophique, en même temps que trop conforme au goût d'un public grossier, de présenter l'amusant au lieu du beau, de faire rire au lieu de faire penser. Il veut qu'on n'épargne pas au lecteur digne de ce nom, — au lecteur qui est fait comme lui, — l'application et la peine. «Je ne peux plus lire, dit-il, que les livres qui me font travailler. Sur les autres, ma pensée glisse comme une charrue sur du marbre. » Il aime à « labourer ». Il aime donc la littérature sérieuse. Mais il aime aussi, en homme qui a reçu de première main la tradition du xviii^ siècle mondain et frivole, une certaine afféterie dans le langage et une élégance un peu maniérée. Il a le sens du beau, mais H ne résiste pas à la séduction du joli. Ses premières admirations ont été, en général, bien placées. Il s'est mis, en suivant Chateaubriand, Milton, Byron, Shakespeare, à l'école delà grande poésie. Mais on s'aperçoit quelquefois qu'il a trop fréquenté André Ché-

nier, — non pas seulement le Chénier de ïAveugle, mais le Chénier de la Lampe, — et le Thomas Moore des Amours des Anges. Il y a jusque dans Eloa, — qui est un de ses chefs-d'œuvre, — des arrière-pensées galantes et des vignettes de keepsake. De l'époque précédente, il a retenu encore une prédilection marquée, notamment dans Siello, pour les formes les plus agaçantes de l'esprit, pour la pointe, pour l'entortillage, pour la digression humoristique à la Sterne. Ce qui l'a sauvé, c'est l'élévation naturelle de son esprit, l'instinct du grand, qu'il avait en tout, et qu'il a porté dans l'art. Le goût du grand ne ya pas sans le goût d'une certaine simplicité. Il l'a détourné de la littérature à la mode vers 1830 et vers 1840, des drames et des romans où l'on accumulait les rencontres surprenantes et les situations invraisemblables, des feuilletons bâclés avec «des aventures prises dans la Gazette des Tribunaux». Il lui a fait apprécier 1^ beauté des anciens, qui, « étaient naturels, vrais dans leurs manières, comme sont encore les Italiens et quelques peuples orientaux ». Il lui a inspiré l'horreur des succès faciles et des applaudissements recueillis dans les salons, où ses amis « vont s'user dans ce frottement, perdre leur caractère et s'arrondir comme des cailloux ». Il lui a fait reconnaître dans la sincérité la qualité la plus précieuse de l'écrivain et la loi de la production littéraire. « Après avoir vu clairement que le travail des livres et la recherche de l'expression nous conduit tous au paradoxe, j'ai résolu de ne sacrifier jamais qu'à la conviction et à la vérité, afin que cet élément de sincérité complète et profonde dominât dans mes livres et leur donnât le caractère sacré que doit donner la présence divine du vrai, ce caractère qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux lorsqu'un enfant nous atteste ce qu'il a vu. » C'est encore l'instinct des grandes choses qui, un beau jour, l'a fait renoncer aux

« compositions trop tortillées » pour en écrire qui fût toute simple : « Un caractère développé et voilà tout, » et qui nous a valu ainsi la Canne de Jonc. C'est lui encore qui lui a dicté sa définition de l'art : « L'art est la vérité choisie. » Définition excellente, que nul ne songe à contester, et qu'il n'y aurait qu'à enregistrer sans commentaires, si elle était suffisamment explicite, et si, l'art étant donné comm.e un choix, la question ne se posait aussitôt, à laquelle on peut faire des réponses bien différentes, de savoir en vertu de quel principe le choix sera fait. C'est là ce qu'il faut que nous demandions maintenant à Alfred de Vigny.

L'art, on l'a dit il y a longtemps, a son point de départ dans l'imitation de la réalité. C'est à elle qu'il emprunte les éléments qu'il assemble en cent façons au gré de l'inspiration et de la fantaisie. Quelle que soit la richesse des combinaisons qu'il invente ou l'originalité des formes qu'il paraît créer, il ne fait que recomposer sur un nouveau plan les matériaux que l'observation lui a fournis. Et si par moments il semble s'épuiser à force de produire, s'il se dessèche et se décolore, s'il s'anémie et se stérilise, c'est en revenant à la réalité, c'est en se rapprochant de la nature qu'il retrempe ses forces, qu'il retrouve sa jeunesse et sa fécondité.

Il n'y a donc rien dans l'art qui n'ait d'abord été dans la nature. Mais il n'y a rien non plus dans la nature qui ne se transformée sous la main de l'art. On a souvent célébré, de cette nature, l'inépuisable richesse. « L'imagination de l'homme, a dit Pascal, se lassera plus tôt de concevoir

que la nature de fournir. » On peut, sans aucun paradoxe, retourner l'aphorisme. La nature se lassera, plus tôt de fournir que l'imagination humaine de concevoir. Notre esprit ne prend son point d'appui sur les choses que pour s'élancer au delà. La réalité ne vaut à nos yeux que dans la mesure où elle nous permet d'édifier un idéal. L'art ne se borne pas à reproduire passivement, à copier exactement la nature. Il n'existe qu'autant qu'il l'interprète, la transforme et la recrée. Ainsi soumis constamment à la double nécessité d'imiter la nature et d'ajouter quelque chose à l'imitation de la nature, de s'inspirer de la réalité et de plier cette réalité à l'expression d'un idéal, l'art, suivant les climats, les époques, les races et les hommes, hésite et oscille entre les deux tendances par lesquelles il se sent attiré comme par deux pôles également puissants, également magnétiques, le réalisme et l'idéalisme. De ces deux tendances, laquelle l'emportera sur l'autre? C'est la matière d'un débat aussi ancien que l'humanité, qui ne finira qu'avec elle, où toutes les littératures et toutes les écoles, tous les écrivains et tous les artistes viennent prendre position tour à tour, avec plus ou moins de netteté, selon les tempéraments. Vigny, de très bonne heure, avec une maturité de jugement qu'on peut qualifier de précoce et qui est vraiment remarquable, a fait son choix, développé sa manière de voir, et fait en quelque sorte sa profession de foi dans les Rcfle.rions sur la vérité dans l'art, écrites en lS27, qui servent de préface à Cinq-Mars. Il s'y révèle idéaliste résolu et fervent par la fonction même qu'il assigne à l'art, laquelle est non pas de calquer servilement la nature, mais de nous en offrir une image plus accomplie et plus belle.

A quoi bon les Arts, s'écrle-t-il, s'ils n'étaient que le redoublement et la contre-épreuve de l'existence ? Eh I

Page 1