LIVRE SECOND — I.'aRT
bon Dieu, nous ne voyons que trop autour de nous la triste et désenchanteresse réalité : la tiédeur insupportable des demi-caractères, des ébauches de vertus et de vices, des amours irrésolus, des haines mitigées, des amitiés tremblotantes, des doctrines variables, des fldélité,s qui ont leur hausse et leur baisse, des opinions qui s'évaporent ; laisseznous rêver que parfois ont paru des hommes plus forts et plus grands, qui furent des bons ou des méchants plus résolus : cela fait du bien.
Idéaliste par l'objet qu'il propose à l'art, il l'est encore par la conception qu'il se fait de la beauté. Elle consiste pour lui dans le développement complet et logique de tous les éléments qui entrent dans la composition du sujet, dans la parfaite harmonie de ces éléments, dans l'unité absolue à laquelle dès la réalité ils aspirent, mais à laquelle, sans l'art, ils n'atteindraient jamais.
... Souvent sur la plus belle vie se trouvent des taches bizarres et des défauts d'accord qui me font peine quand je les aperçois. Si un homme me paraît un modèle parfait d'une grande et noble faculté de l'âme, et que l'on vienne m' apprendre quelque ignoble trait qui le défigure, je m'en attriste, sans le connaître, comme d'un malheur qui me serait personnel, et je voudrais presque qu'il fût mort avant l'altération de son caractère.
Cette unité, que la réalité ne connaît pas, c'est à l'art qu'il appartient de la réaliser. C'est son droit, et, pour Vigny, son devoir de « recomposer les événements de la vie d'un homme », — que cet homme soit une créature imaginaire, qu'il soit un personnage historique, — « sur la plus grande idée de vice ou de vertu qu'on puisse concevoir de lui », — il y a un idéal, en effet, jusque dans le crime, — « réparant les vides, voilant les disparates de sa vie.
et lui rendant cette unité parfaite de conduite que nous aimons à voir représenter même dans le mal... » Et si des personnages que le poète met en scène, — et par poète il faut entendre ici l'auteur d'un drame ou d'un roman aussi bien que l'auteur d'une épopée, — nous nous élevons à la considération de l'ensemble dont ces personnages ne sont que les parties, l'unité de l'œuvre consistera à ce que toutes ces parties s'ajustent entre elles, tendent à une même fin et concourent à l'expression d'une idée unique. Vigny l'a dit plus d'une fois: dans ses compositions, quelque forme qu'elles revêtent, c'est l'idée qui est l'héroïne. C'est l'idée, l'idée abstraite et philosophique, qu'il faut, selon ses propres termes, poser en haut comme une reine à qui l'histoire, en s'inclinant devant elle, l'observation et la fiction viennent apporter leurs preuves et les déposer à ses pieds.
De cet idéalisme, qui est le caractère dominant de l'art d'Alfred de Vigny, dérivent deux caractères secondaires de cet art : deux caractères secondaires, si nettement arrêtés toutefois et d'un tel relief qu'ils ne pourraient manquer de sauter aux yeux du lecteur et de retenir son attention. Mais, comme pour nous épargner le moindre effort de discernement et d'analyse, le poète les a soulignés lui-même dans une page qu'il a écrite à propos d'un autre, mais où il est permis de croire qu'il songeait surtout à lui. Cette page se trouve dans un opuscule, extrêmement intéressant bien que rarement cité, qui date de 1840. C'est la pétition en forme de lettre adressée à MM. les députés en faveur de M^^® Sedaine, la propre fille de l'auteur du Philosophe sans le savoir. Pour gagner les sympathies