‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 63 sur 128 · LIVRE SECOND — l'arI · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'arI

à la fille, Vigny est amené tout naturellement à faire l'éloge du père ; et, avec l'esprit sérieux et profond qu'on lui connaît, ce qui, sous la plume d'un autre, aurait pu n'être et n'aurait été sans doute qu'un développement brillant, pathétique ou spirituel, devient un morceau de fine et pénétrante critique, un des meilleurs que jamais critique de profession ait écrits au xix® siècle, le siècle par excellence de la critique littéraire. Un mot attribué à Sedaine sert ici de point de départ. Mais les réflexions que ce mot suggère à Vigny dépassent de beaucoup l'aimable et modeste écrivain qui en a été le prétexte. Sous couleur de commenter une opinion de Sedaine, c'est sur l'art en général, et sur l'art tel que lui-même ill'a compris et pratiqué, que l'auteur de la lettre se prononce. Il convient de citer intégralement cette page, dont la lecture et la méditation sont indispensables à qui veut pénétrer l'art de Vigny dans ce qu'il a de plus secret.

Je trouve avec satisfaction, dans une notice sur sa vie, écrite par la princesse de Salm, qu'il répétait souvent qu'il fallait passer au moins un an à faire le plan d'une grande pièce, mais qu'on pouvait n'être qu'un mois à l'écrire. Ce mot atteste un homme qui sentait la difficulté de ce talent de composer pour lequel il faut tant d'invention et de méditations sérieuses combinées, et tant de science de ces proportions dans lesquehes l'art de la scène doit enserrer, résumer, concentrer et faire mouvoir sans effort toutes les observations recueillies dans la mémoire du Poète sur la vie, les mœurs et les caractères. Faute de comprendre cette partie de l'art, on l'a quelquefois traitée légèrement, comme on fait tout ce qu'on ignore ou ce qu'on ne peut atteindre. Cela s'est appelé, pour quelques personnes, charpenter, et ce travail leur a semblé chose grossière et facile. Mais l'architecte Sedaine pensait différemment, sans doute à cause de

sa première profession, et savait que, sans cliarpente, il n'y a pas de maison, et que tout palais croulerait, s'il n'en avait une largement jetée, appuyée sur des bases solides et habilement façonnée ; que Sophocle, Euripide, Plante, Shakespeare, Corneille et Molière furent les plus habiles charpentiers du monde, et celui surtout qui disait après avoir lentement dessiné la charpente de sa pièce et tourné autour de son plan, composé ses mille ébauches et avoir arrêté ses lignes : Tout est fait, je n'ai plus qu'à écrire les vers. C'est que ces hommes-là connaissaient la scène et l'avaient bien arpentée ; c'est qu'ils savaient ses secrets, ignorés de beaucoup de ceux qui jugent ses mérites ; c'est qu'ils jetaient leur coup d'œil de maître sur les magiques perspectives du théâtre, du point de vue au point de distance, à la manière de Miéhel- Ange, autre constructeur de monuments. Ils posaient d'abord leur idée-mère, leur pensée souveraine, et la scellaient comme un roi pose la première pierre d'un temple ; de ses larges fondations s'élevaient les charpentes fortes et élégantes avec leurs courbures célestes, leurs larges entrées et leurs passages dérobés, leurs vastes ailes et leurs flèches légères et tout était ensuite recouvert d'une robe d'or ou de plomb, de marbre ou de pierre, sculptée et égayée d'arabesques, de figurines, de chapiteaux, ou simple, grave, sombre, pesante et sans parure. Qu'importe? La forme extérieure n'est rien qu'un vêtement convenable qui se ploie, se courbe ou s'élève au gré de l'idée fondamentale ; et toute la construction de l'édifice avec l'habileté de ses lignes ne fait que servir de parure à cette idée, consacrer sa durée et demeurer son plus parfait symbole.

Elargissez la portée de cette théorie. Au lieu de l'appliquer uniquement à l'art dramatique, pour qui en apparence elle est faite, étendez-la à l'art tout entier. Vous avez là, en quelques lignes, réduite à ses deux articles essentiels et magnifiquement exprimée, toute la poétique d'Alfred

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