CHAPITRE II LE THÉÂTRE
Vigny a eu de bonne heure le goût d'écrire pour le théâtre. Si, à quatorze ans, il se relevait la nuit pour griffonner à la lueur d'une bougie une Histoire de la Fronde, à dix-neuf ou vingt c'est par des essais dramatiques qu'il tentait de s'ouvrir la carrière littéraire. Rien n'était, entre 1815 et 1820, moins inattendu et plus normal. En dépit des aspirations nouvelles qui,. depuis un demi-siècle, travaillaient la littérature française, les dieux de cette littérature c'était toujours Corneille, Racine, Molière, Voltaire, le Voltaire de Zaïre et de Mérope. De ces divinités aux plus modestes débutants, l'échelle s'établissait par toute une série de génies intermédiaires, dont la hauteur de plus en plus abaissée vers le médiocre semblait mettre la tragédie à la portée de tous les talents. Aussi était-ce une tragédie qu'en ce temps-là tout homme de lettres en herbe rêvait d'écrire, comme ce devait être plus tard un volume de poésies lyriques, et plus tard encore un roman naturaliste ou un roman d'aventures. Cela n'exigeait pas nécessahement une vocation bien marquée et donnait en général des résultats peu remarquables.
Vigny ne fit pas exception à la règle. Tandis qu'il était lieutenant de la garde royale, en garnison à Versailles, il composa, en 1816, deux tragédies, un Julien V Apostat et un Roland. Avec l'esprit de conservation qui lui était propre, et l'indulgence qu'ont la plupart des écrivains pour leurs péchés de jeunesse, il en garda soigneusement les manuscrits dans ses papiers jusqu'en 1832, Une attaque du choléra, qui sévissait cette année-là, lui ayant fait voir la mort de près, il les brûla, par crainte des éditeurs posthumes. C'est dire qu'il n'y a pas lieu de regretter la perte de ces deux ébauches, dont ce qui méritait de survivre, s'il y avait vraiment quelque chose qui en lût digne, a dû passer dans le roman de Daplmé et dans le poème du Cor.
Un autre essai de la même époque, détruit dans les mêmes circonstances, Antoine et Cléopâtre, serait sans doute plus intéressant à connaître, non pas pour sa valeur intrinsèque, mais parce que peut-être le poète y avait pris pour modèle la tragédie qui figure sous ce titre dans le théâtre de Shakespeare. Le grand dramaturge anglais, après avoir été au xviiie siècle tour à tour vanté et bafoué par Voltaire, traduit par Le Tourneur et trahi par Ducis, était en passe de devenir une des adorations du romantisme. Il était certainement, quelques années plus tard, et demeura toujours une des adorations d'Alfred de Vigny. Le jeune poète s'imposa la tâche de traduire en vers, à titre d'exercice d'assouplissement, trois pièces de Shakespeare : en 1827, Roméo et Juliette, qui ne fut pas publié ; en 1828, Shylock ou le Marchand de Venise, publié, mais non représenté ; en 1829, enfin, Othello, dont la première représentation au Théâtre-Français, le 24 octobre, avec le concours de Joanny et de M"^ Mars, fut un des événements littéraires de l'époque, la seconde des bataiUes livrées par le roman-