‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 8 sur 128 · LIVRE PREMIER — LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER — LA PENSÉE

Par la bouche du Fils, il adjura solennellement le Père de laisser tomber d'en haut la parole qui devait éclairer le genre humain.

Tout sera révélé dès que l'homme saura De quels lieux il arrive et dans quels il ira.

Et, vingt ans plus tard, le 2 avril 1862, n'ayant pas entendu en son cœur de réponse à l'interrogation qu'il avait si pathétiquement posée, il écrivit les sept vers de la strophe du Silence, qui sont le dernier mot de son'œuvre sur les rapports de la création et du Créateur, et qui définissent l'attitude qu'il jugeait désormais légitime d'observer à l'égard de Dieu :

S'il est vrai qu'au Jardin sacré des Ecritures Le Fils de l'homme ait dit ce qu'on voit rapporté ; Muet, aveugle et sourd au cri des créatures. Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté. Le juste opposera le dédain à l'absence Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité.

Vigny n'est pas un athée ; c'est un libre-penseur. C'est en libre-penseur qu'il juge le Christianisme, ses dogmes, son rôle historique et son action sociale. Il admire profondément la personne du Christ. « L'humanité, dit-il, devrait tomber à genoux devant cette histoire, parce que le sacrifice est ce qu'il y a de plus beau au monde, et qu'un Dieu né sur la crèche et mort sur la croix dépasse les bornes des plus grands sacrifices. » Mais il refuse son adhésion aux articles de la foi chrétienne. Il nie de toutes ses forces.

en particulier, l'existence d'un enfer, « ayant trop d'estime pour Dieu pour craindre le diable ». Il a rêvé longtemps d'un poème qui aurait fait suite à Eloa ; il y aurait montré K Satan sauvé », la réconciliation du bien et du mal, du démon et de Dieu. Il regarde les croyances qu'on lui a inculquées dans sa jeunesse comme autant de belles légendes, et le catholicisme comme une forme religieuse déjà morte, en dépit des efforts tentés pour lui insuffler une vie artificielle.

Les chefs des partis politiques prennent aujourd'hui le Catholicisme comme un mot d'ordre et un drapeau ; mais quelle foi ont-ils dans ses • merveilles, et comment suivent-ils sa loi dans leur vie? — Les artistes le mettent en lumière comme une précieuse médaille, et se plongent dans ses dogmes comme dans une source épique de poésie ; mais combien y en a-t-il qui se mettent à genoux dans l'église qu'ils décorent? — Beaucoup de philosophes embrassent sa cause et la plaident, comme des avocats généreux celle d'un client pauvre et délaissé ; leurs écrits et leurs paroles aiment à s'empreindre de ses couleurs et de ses formes, leurs livres aiment à s'orner de dorures gothiques, leur travail entier se plaît à faire serpenter autour de la croix le labyrinthe habile de leurs arguments ; mais il est rare que cette croix soit à leur côté dans la solitude. — Les hommes de guerre combattent et meurent sans presque se souvenir de Dieu.

Il ne triomphe pas, d'ailleurs, de ce déclin, qu'il constate, des croyances religieuses, car il sait qu'à leur place s'est introduit dans la société moderne l'amour du bien-être et du luxe, et l'égoïsme qui ^'. a tout submergé >\ Il le considère comme nécessaire et irrémédiable : « Notre siècle sent qu'il est ainsi, voudrait être autrement et ne le peut pas. » Mais au fond du cœur il s'en afflige, parce que dans

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