‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 72 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

la plus silencieuse mais aussi la plus profonde, au point que de cette tendresse refoulée elle se laissera mourir, je l'ai déjà dit et je n'y reviendrai pas. Le point sur lequel il faut insister ici, c'est que si la thèse soutenue par Vigny a contribué, en 1835, à accroître l'intérêt du drame, à mesure qu'on s'éloignait de cette date elle ne pouvait que l'affaiblir. Elle fut applaudie avec enthousiasme par le public d'écrivains et d'artistes qui emplissait la salle le soir de la première, par « ce parterre d'adolescents à longs cheveux, ivres d'art, de passion et de poésie », que nous a décrit Théophile Gautier, qui éprouva lui-même ce soirlà «une des plus vives impressions de sa jeunesse». Mais, par un inévitable retour, une fois la génération de 1830 disparue et le romantisme entré dans l'histoire, elle eut pour effet de dater la pièce et de la vieillir. C'est par la douloureuse idylle si délicatement nouée et si tragiquement dénouée, c'est par le caractère simple et vrai de Kitty Bell beaucoup plus que par celui de son prétentieux partenaire, que Chatterton nous attache aujourd'hui. Il est regrettable que Vigny, au lieu de s'évertuer à dresser sur la scène des personnages représentatifs ou à y agiter des discussions abstraites, n'ait pas appliqué ses rares facultés d'observation morale et d'imagination psychologique à nous donner cette peinture de la réalité et de la vie qui est, avant toute chose, la fonction propre de l'art dramatique, le reste, si précieux qu'il puisse être, n'y devant et n'y pouvant jamais venir que par surcroît.

Ce que Vigny aurait pu faire en ce genre, si par hasard il l'avait voulu, nous en avons un aperçu par une simple Muette, un proverbe en un acte, qui vaut les meilleurs

d'Alfred de Musset, si même il ne leur a servi de modèle. C'est Quitte pour la peur, qu'il fit représenter à l'Opéra en 1833. Il met en scène dans cette œuvre, de forme légère et de sens profond, un ménage aristocratique à la veille de la Révolution. Il était de bon ton dans la haute société du xviiie siècle, surtout du xviii^ siècle finissant, de considérer l'amour conjugal comme une vertu bourgeoise et la fidélité réciproque entre époux comme un préjugé social. Rien n'était plus courant, chez les gens du bel air, que de s'en affranchir par consentement tacite et mutuel. C'est ainsi que le duc néglige la duchesse, qui est charmante, pour faire la cour à la marquise, et que la duchesse oubhe le duc, qui est un brillant . cavalier et un galant homme, dans la compagnie du chevalier. La duchesse habite l'hôtel de famille, à Paris ; le duc a son appartement à Versailles, et les choses vont ainsi, sans que personne s'en offusque ou s'en étonne, jusqu'au jour où le duc apprend par une confidence du vieux Tronchin, le médecin de la maison, que l'honneur de sa femme et le sien, par conséquent, sont en péril. Le duc est un homme de premier mouvement, doué d'une impétuosité de caractère qui lui a fait commettre en sa vie quelques grandes choses, beaucoup de sottises, mais jamais rien de commun. De la situation délicate où il se trouve placé, comment sortira-t-il ? Va-t-il s'emporter, crier, tuer, comme un héros romantique ? Non. Il réfléchit et fait un retour sur lui-même ; il songe que si la duchesse est en faute, il n'est pas, lui aussi, sans reproches. Il pardonne et sauve les apparences. Et sans effort, sans éclat, sans discours et sans phrases, l'auteur nous suggère la seule réponse possible à la question, << bien gra\'^ % nous dit-il dans sa préface, que son œuvre pose à tous « les esprits sérieux et élevés » : « A-t-il le droit d'être un juge implacable, a-t-il le droit de vie et de mort, l'homme qui lui-même est

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