LIVRE SECOND — l'aRT
attaché par une chaîne étrangère et qui a méconnu ou brisé la chaîne légitime ? » Cette réponse, c'est la parole de l'Evangile: Que celui qui est sans péché jette la première pierre. Une fois déjà Vigny l'avait fait tomber de la bouche de Jésus lui-même, cette parole d'humilité et de miséricorde. Mais ici elle est le mot de la justice plus encore que celui de la pitié.
Vigny possédait réellement quelques-uns des dons de l'auteur dramatique. Les compositions qu'il a écrites dans ce genre, si elles sont peu nombreuses, sont fort distinguées. Elles ne suffisent pas cependant à lui assurer une place considérable dans la littérature théâtrale du xix^ siècle. De cet échec relatif il faut chercher la raison dans la conception même qu'il se faisait, comme on l'a vu, de l'art en général. Loin de favoriser à la scène l'effort de son talent, elle l'a gêné et entravé. Le drame, avant tout, c'est de l'action. La plus haute pensée du monde n'en saurait tenir Ueu, ni le plus magnifique symbole ; et rien ne refroidit l'action comme d'en faire, de dessein prémédité et de parti pris, l'exposé, la preuve et la démonstration d'une idée. Un idéaliste comme Vigny pouvait écrire, s'il l'avait voulu, de beaux et profonds dialogues philosophiques. Il était voué à ne réussir qu'à demi dans un genre qui est, par sa définition même, et en dépit des multiples conventions auxquelles il est assujetti, le plus réaliste de tous. On n'est pas étonné que d'assez bonne heure et malgré la triomphale soirée de Chatterton, il ait renoncé à se produire sur le théâtre, et que pour répandre dans le public les résultats de ses méditations solitaires, il ait de préférence employé la forme plus libre et plus souple du roman.