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CHAPITRE III LES ROMANS

Le roman est, si l'on peut ainsi parler, le plus heureux des genres littéraires. C'est le moins défini et le plus libre de tous. Il n'est pas déterminé, comme le théâtre, par des conditions matérielles auxquelles il faut, bon gré mal gré, que la plus capricieuse fantaisie se soumette. Il n'a pas été, comme l'épopée, son aînée, personne de souche ancienne et aristocratique, formé au respect des convenances et soumis à la tyrannie d'une longue tradition. Il est apparu dans la littérature européenne au temps où la littérature grecque et la littérature latine étaient déjà en pleine décadence. Il s'est introduit dans la famille comme une sorte de parent pauvre, d'extraction inférieure et de mœurs douteuses, dont la verve, parfois impudente, ne laisse pas d'amuser les gens et de les intéresser malgré eux. Il a profité de cette indulgence pour jouer des coudes et pour élargir sa place à la table commune; mais il y est toujours resté au bas bout. Quand s'est produite la renaissance des lettres, il n'a pas été compris parmi les genres nobles, les grands genres, qu'on se mettait en devoir de restaurer.

Il s'est développé en marge de la littérature, entendez de la littérature officielle, celle que pratiquent les écrivains qui se respectent, que réglementent les rhétoriques et les poétiques. Il n'y a pas gagné, pour un temps, en considération et en dignité ; mais il y a gagné en indépendance.

Qu'est-ce donc, en somme, que le roman? C'est, sous forme de récit, une peinture de la vie humaine. Cette peinture peut prendre autant d'aspects que la vie ellemême. Elle en prendra d'autant plus, et de plus différents, et de plus nouveaux, que la vie sera plus complexe. Le roman peint le plus ordinairement la vie contemporaine ; mais il peut aussi peindre le passé ; il peut même anticiper sur l'avenir. Il peint les mœurs et les passions ; il peint aussi les sentiments et les idées. Il peint la société, mais il peint aussi la nature. Il peint la réalité, mais il peint aussi le merveilleux. Il peint les côtés pathétiques de l'existence ; mais il en peint aussi les côtés joyeux, comiques ou grotesques. Historique, moderne, lyrique, descriptif, psychologique, sentimental, philosophique, poétique, exotique, rustique, que sais-je encore? le roman est tout cela. Il est tout cela tour à tour. Il peut même, si la fantaisie lui en prend, être tout cela à la fois. Cela ne dépend que du talent de son auteur.

Le talent qui est indispensable au romancier, quelque genre de roman qu'il traite, c'est le talent de conter. Don naturel autant qu'art acquis par l'apprentissage et par l'étude. Le don, Vigny, nous le savons, le tenait de son père. L'art, il l'avait développé en écoutant les récits du vieux capitaine. Mais il ne se contenta pas, comme lui, de détailler agréablement l'anecdote. Il ne se contenta pas non plus, comme beaucoup de romanciers, de frapper l'imagination du lecteur, d'exciter son rire ou de lui tirer des larmes. Lui aussi, conter pour conter lui

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