LIVRE SECOND — l'aRT
sembla peu d'afïaire. Il voulut, dans ses contes, mettre quelque chose de plus qu'un conte. Il voulut y mettre de l'histoire. Il voulut y mettre de la philosophie. Il voulut y mettre des idées. Quel a été le succès de sa tentative? Comment a-t-il organisé entre eux les divers éléments dont ses romans sont composés? Dans quelle proportion les a-t-il mélangés? Avec quel bonheur plus ou moins complet les a-t-il combinés et fondus? C'est là tout l'art du roman chez Alfred de Vigny ; et nous n'avons qu'à suivre, ou peu s'en faut, l'ordre chronologique, pour le voir, dans l'espace d'une dizaine d'années, préciser sa conception personnelle du genre et l'amener au plus haut degré de perfection qu'il lui ait été donné d'atteindre.
Vigny a débuté, en 1826, par un roman historique. Ce genre savant plaisait à son esprit sérieux. Et il était à la mode. Il y avait été mis par la vogue extraordinaire des compositions de Walter Scott. Il s'y maitenait grâce au goût du passé, du pittoresque et du bric-à-brac, si répandu dans l'école romantique. Il méritait la faveur du public, et il ne l'a pas perdue, même après que le romantisme eut cessé de donner le ton. Après Cinq-Mars, après la Chronique du règne de Charles IX, après Notre-Dame de Paris, sont venus les Chouans, Salammbô, Saint-Cendre, les Dieux ont soif... Ces titres que je cite à la hâte, sinon au hasard, et en courant, suffisent à montrer que le roman historique n'est pas mort, qu'il est vivant et bien vivant. J'ajoute qu'ils sont de nature à faire tomber les préjugés trop répandus contre le genre dont ils relèvent. On dit communément que le roman historique est un genre faux. En quoi serait-il plus faux qu'aucune autre espèce deroman? On ferait mieux de dire qu'il est le plus difficile à manier.
Pour le traiter d'une manière convenable, en rapport avec nos exigences actuelles, qui sont légitimes, et qui sont grandes, il y faut quelque érudition : une érudition non pas très profonde, sans doute, mais très étendue et très diverse. Nous ne tolérerions pas aujourd'hui les romans dits historiques, à la façon de ceux qui charmaient les lecteurs du xviii^ siècle, les romans de M^^® de Lussan ou de Courtil de Sandraz. Nous ne tolérerions plus les romans de Dumas père. Mais, d'autre part, le roman étant essentiellement œuvre d'imagination et d'action, il ne faut pas que l'abondance de la documentation et le souci de l'exactitude entravent la liberté de l'imagination et fassent languir l'intérêt. Il faut trouver la formule selon laquelle on mélangera l'élément historique et l'élément romanesque ; et, pour réussir le mélange, il faut encore le tour de main. L'homme qui a su trouver la formule et l'appliquer admirablement, c'est Walter Scott. Sa conception du roman historique se retrouve, sans beaucoup de peine, au fond de tous les romans historiques qui ont eu quelque succès depuis cent ans. Il a été fâcheux, pour Vigny, de n'avoir pas eu, dans Cinq-Mars, la sagesse de s'y tenir. Au Ifeu de faire avant tout de son roman un tableau animé, coloré, pittoresque, des mœurs, des sentiments, des passions dans un certain pays, à un certain moment du passé, il a bien voulu faire cela, mais il a voulu faire en même temps, et même avant cela, un livre d'histoire. Au lieu de mettre les personnages historiques à l'arrièreplan de son œuvre et de ne les y montrer que de profil, il les a campés hardiment au premier plan, et il les a présentés de face. Il les a engagés tout entiers dans une intrigue dont les données devaient nécessairement lui être fournies par l'histoire, se retranchant ainsi la liberté de façonner les événements et les caractères à son gré, ou