‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 76 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

s'exposant, s'il la prenait, à se faire traiter de falsificateur. Ce n'est pas tout : U a voulu que cette « tranche d'histoire » servît de démonstration à Une idée philosophique, que ce roman historique fût par surcroît un roman à thèse. Double erreur, dont j'ai déjà signalé les conséquences et au point de vue de l'histoire et au point de vue de la philosophie ; dont il reste maintenant à signaler les conséquences au point de vue de l'art.

La plus grave, c'est le manque d'unité. L'œuvre se tient mal. Elle est composée de deux éléments : un élément sérieux, savant, historique, pour lequel Vigny a dépouillé des documents, fouillé dans les archives, déchiffré des manuscrits ; — un autre élément, Imaginatif et fictif, pour l'invention duquel il a eu recours à des procédés de qualité douteuse, empruntés au répertoire du mélodrame ou de ce que plus tard on appellera le roman-feuilleton. Certaines scènes visent à la profondeur : celle, par exemple, où Richelieu (dans le chapitre intitulé le Cabinet) est censé, au cours d'une conversation avec le P. Joseph, nous dévoOer le fond de sa pensée et le secret de sa politique ; celle encore (dans le chapitre intitulé la Toilette) qui met sous nos yeux le conseil de guerre tenu par les conjurés. Mais d'autres n'ont visiblement pour but que de secouer fortement les nerfs, n'importe par quels moyens. Voyez celle du confessionnal, quand le P. Joseph, ayant pris subrepticement la place du bon abbé Guillet, surprend, sous couleur de leur administrer le sacrement de pénitence, les confidences de Marie de Mantoue et de Cinq-Mars. Voyez celle de l'auberge des Pyrénées, où, par un raffinement d'horreur, Laubardemont le père laisse cyniquement, après lui avoir promis la vie sauve, Laubardemont le fils périr dans l'eau glacée du torrent. Voyez encore celle du Château de Pierre Encise, où le même Laubardemop^ est, en juste punition

de ses crimes, précipité dans le Rhône par la trappe d'une oubliette que l'on fait jouer sous lui. Non vraiment, il n'y a pas dans toute l'œuvre de Dumas père, de glorieuse mémoire, une péripétie plus grosse, pour ne pas dire plus grossière que celle-là.

En dépit de tout le mal que l'auteur se donne pour monter les imaginations et pour dramatiser son sujet, non seulement l'œuvre manque d'unité, mais encore elle manque de vie. Vigny a tenté d'y suppléer en multipliant les ornements, les tirades à efïet et les morceaux de bravoure. Tels sont l'aimable description de la Touraine qui ouvre le livre, le pittoresque tableau de la procession de Loudun ou de l'émeute battant les murs du Louvre, le brillant épisode du siège de Perpignan ; ou bien, dans un autre genre, la jolie scène, si adroitement filée, en même temps que d'une psychologie si pénétrante et si cruelle, où, sur le balcon du château de Saint-Germain, la reinemère ébranle tout doucement le fidélité promise' par Marie de Mantoue à Cinq-Mars, et fait luire à ses yeux éblouis la couronne de Pologne ; ou simplement le début de ce même chapitre de V Absence, et la rêverie si mélancolique et si gracieuse qui sert d'amorce à la scène que je viens de rappeler :

Qui de nous n'a trouvé du charme à suivre des yeux les nuages du ciel ? Qui ne leur a envié la liberté de leurs voyages au milieu des airs, soit lorsque, roulés en masse par les vents et colorés par le soleil, ils s'avancent. paisiblement comme une flotte de sombres navires dont la proue serait dorée, soit lorsque, parsemés en légers groupes, ils glissent avec vitesse, sveltes et allongés comme des oiseaux de passage, transparents comme de vastes opales détachées du trésor des cieux, ou bien éblouissants de blancheur comme les neiges des monts que les vents emporteraient sur leurs

Page 1