LIVRE SECOND — l'aRT
ailes ? L'homme est un lent voyageur qui en\àe ces passagers rapides, rapides moins encore que son imagination ; ils ont vu pourtant, en un seul jour, tous les lieux qu'il aime par le souvenir ou l'espérance, ceux qui furent témoins de son bonheur ou de ses peines, et ces pays si beaux que l'on ne connaît pas et où l'on croit tout rencontrer à la fois. Il n'est pas un endroit de la terre, sans doute, un rocher sauvage, une plaine aride où nous passons avec indifférence, qui n'ait été consacré dans la vie d'un homme et ne se peigne dans ses souvenirs ; car, pareils à des vaisseaux délabrés, avant de trouver l'infaillible naufrage, nous laissons un débris de nous-mêmes sur tous les écueils.
Où vont-ils, les nuages bleus et sombres de cet orage des Pyrénées ? C'est le vent d'Afrique qui les pousse devant lui avec une haleine enflammée ; ils volent, ils roulent sur euxmêmes en grondant, jettent des éclairs devant eux, comme leurs flambeaux, et laissent pendre à leur suite une longue traînée de pluie comme une robe vaporeuse. Dégagés avec effort des défilés de rochers qui avaient un moment arrêté leur course, ils arrosent, dans le Béarn, le pittoresque patrimoine de Henri IV ; en Guienne, les conquêtes de Charles VII; dans la Saintonge, le Poitou, la Touraine, celles de Charles V et de Philippe-Auguste, et, se ralentissant enfin au-dessus du vieux domaine de Hugues Capet, s'arrêtent en murmurant sur les tours de Saint-Germain.
Certes la page est agréable à lire, évocatrice et suggestive ; on pourrait même dire qu'elle ne l'est que trop. Elle enlève la pensée dans le ciel et la repose un peu gauchement et brusquement sur le sol. C'est un ornement admirable en soi, mais un ornement superflu : l'auteur l'avait ciselé avec amour, il n'a pas voulu le laisser perdre, et l'a plaqué ici. Il y en a beaucoup d'autres du même genre dans ce gros livre, serré et compact, conçu sur un plan trop ambitieux et trop vaste, et qui, sous les dehors d'une
abondance factice, trahit une certaine pauvreté d'invention et un souffle un peu court.
Vigny s'est bien rendu compte du demi-échec de sa tentative. Après Cinq-Mars, il ne s'est pas essayé dans le roman proprement dit. Il a écrit seulement des nouvelles, de longues nouvelles, dont le développement remplit une bonne centaine de pages, mais dont l'action est simple, peu chargée d'incidents et de personnages, et facile à conduire. Il n'a pas renoncé à mettre en scène des personnages historiques ; ses héros sont des gens qui ont réellement existé, qui parfois même ont laissé après eux quelque trace dans la mémoire des hommes ; il jette au travers de leur aventure des personnages notoires ou illustres, papes,' archevêques, rois, reines, empereurs. Mais il a soin désormais de ne les présenter qu'incidemment et de biais. Il n'a pas renoncé non plus à faire de son récit la démonstration d'une thèse philosophique ; mais au lieu d'enlacer cette démonstration à l'action romanesque, il l'en sépare nettement. Il nous fait montrer ce jeu de marionnettes qu'est la vie humaine par un spécialiste qui est chargé de nous le commenter; avec une sorte de confiance superstitieuse dans la vertu des nombres, il groupe ses historiettes trois par trois autour d'une idée ; et c'est ainsi qu'au majestueux, imposant et un peu pesant Cinq- Mars, succèdent les alertes Consultations du Docteur Noir.
Ces Consultations du Docteur Noir, dont le titre, au premier abord, est un peu bizarre, auraient pu s'intituler tout aussi bien études sur les questions du temps présent. C'est une série d'œuvres d'imagination consacrées à discuter