‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 78 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

et, dans la mesure du possible, à résoudre les problèmes qui, il y a un siècle, se posaient aux esprits réfléchis : problèmes philosophiques, religieux, sociaux. Ces problèmes se posent d'une manière différente, selon que nous les examinons impartialement, froidement, avec notre raison et notre tête, ou que nous voulons les traiter par le sentiment et avec le cœur. Et comme nous sommes à la fois raison et sensibilité, tête et cœur, que nous ne pouvons adopter un point de vue à l'exclusion de l'autre, supprimer notre tête ou notre cœur, O s'ensuit que, sur chaque question, nous nous trouvons avec nous-mêmes en désaccord et en conflit. C'est ce conflit que Vigny a voulu rendre sensible en incarnant ces deux hommes que chaque homme porte en lui sous la figure de deux personnages, aussi contraires qu'inséparables. L'un, Stello, symbolise le côté enthousiaste et généreux de notre nature : c'est l'homme d'imagination et de sensibilité, le poète. L'autre, le Docteur Noir, —ainsi nommé parce que selon l'usage des médecins d'autrefois, il est invariablement vêtu d'un frac noir, — c'est la raison qui souffle impitoyablement sur tous les enthousiasmes, l'expérience qui dissipe les illusions et sous leur voile doré, qu'elle écarte, nous montre la triste réalité. Stello, comme les natures trop nerveuses, a ses moments de dépression et de neurasthénie, ses crises de découragement et de tristesse. Quand il les sent venir, il appelle le médecin des âmes, il demande une consultation au docteur ; et celuici, comme font les médecins des corps, lui institue un traitement et lui rédige une ordonnance. Mais il ne la rédige qu'après avoir analysé longuement son cas, et l'avoir rapproché des autres cas analogues qui peuvent éclairer son jugement. Ces cas, qui vont régulièrement trois par trois, ce sont les trois récits qui, en se développant au cours de l'entretien entre le malade et le docteur, composent le livre.

La première de ces consultations, celle qui porte le nom de Stello, a trait aux rapports de la poésie et de la politique. Est-il bon que le poète se mêle des affaires publiques ? Vigny, vers 1830, comme beaucoup de ses confrères, se sentait un violent désir de se jeter dans la politique, et des velléités de théoriser dans ses écrits en faveur de quelque « sublime forme de Gouvernement ». Le Docteur Noir l'en détourne en lui remontrant ce qui, en pareil cas, arrive fatalement au poète. Que ce soit sous un régime ou sous un autre, sous la monarchie absolue, sous la république démocratique, sous la royauté constitutionnelle, il ne recueille que l'indifférence et le mépris, il est voué à la misère et à la mort. C'est ce qu'établissent successivement l'Histoire d'une puce enragée, qui met en causer le poète Gilbert ; l'Histoire de Kitty Bell, qui est surtout l'histoire de Chatterton ; et une Histoire de la Terreur, où il est principalement question d'André Chénier. Sur quoi le Docteur Noir conclut par une ordonnance dont voici les prescriptions essentielles :

SÉPARER LA VIE POÉTIQUE DE LA VIE POLITIQUE, et,

pour y parvenir, laisser à César ce qui appartient à César, c'est-à-dire le droit d'être, à chaque heure du jour, honni dans la rue, trompé dans le palais, combattu sourdement, miné longuement, battu promptement et chassé violemment. Seul et libre, accomplir sa mission. Suivre les conditions de son être, dégagé de l'influence des Associations, même les plus belles. Parce que la Solitude est la source des inspirations. La Solitude est sainte. Toutes les Associations ont tous les défauts des couvents... Eviter le rêve maladif et inconstant qui égare l'esprit, et employer toutes les forces de la volonté à détourner sa vue des entreprises trop faciles de la vie active... Avoir toujours présentes à la pensée les images, choisies entre mille, de Gilbert, de Chatterton et

d'André Chénier. Parce que ces trois jeunes ombres étant sans cesse devant nous, chacune d'elles gardera l'une des routes politiques où vous pourriez égarer vos pieds...

On voit, par cette très rapide analyse, en quoi consiste le procédé de composition adopté par Alfred de Vigny. Il est très justement accommodé à l'objet que se propose l'auteur. D'abord le récit est fait à la première personne. Le Docteur Noir a été mêlé aux événements qu'il raconte. C'est lui que l'archevêque de Paris a mandé auprès d'un jeune homme dont la t^e est encore plus malade que le corps et qui s'appelle Gilbert. Ceêè-lni, qui en 1770, déM un misérable logement de la Cité, a reçu le dernier soupir de Thomas Chatterton. C'est lui qui, en 1794, n'a pu empêcher André Chénier de porter sa tête sous le couperet de la guillotine, mais a réussi du moins à sauver Marie- Joseph. En racontant les faits dont il a été témoin, il les accompagne, tout naturellement, d'une sorte de commentaire perpétuel, qui lui permet d'introduire comme par parenthèse toutes les réflexions qu'il juge à propos. A ces réflexions son interlocuteur, non moins naturellement, ajoute ou oppose les siennes. Ainsi l'ouvrage prend insensiblement une forme intermédiaire entre la forme purement narrative et la forme purement dramatique. C'est un dialogue d'allure philosophique, qui se poursuit d'une façon assez sinueuse, mais sans jamais perdre de vue l'idée autour de laquelle il tourne, et à quoi il revient toujours. Et comme, dans les dialogues de Platon, l'idée est souvent développée au moyen d'un beau mythe, d'une fiction ou d'une allégorie pleine de poésie et de grâce, de même, ici, des histoires dramatiques et touchantes s'insèrent tour à tour dans la conversation du Docteur et de Stello, sans jamais en II

rompre la trame. Au contraire, elles renouvellent l'intérêt,

rafraîchissent l'esprit, relancent la pensée ou la font rebondir.

Il y a là un art savant, ingénieux, un peu compliqué peut-être, et qui tourne à l'artifice. Il a ses avantages, et on vient de les voir. Il a aussi ses inconvénients. L'enchevêtrement de la composition fatigue l'attention du lecteur, que les digressions, de leur côté, affaiblissent en la dispersant. Et l'intrusion perpétuelle dans le récit de la personne du narrateur rend plus difficile cette illusion qui, dans le roman aussi bien qu'au théâtre, est le charme souverain et le plus merveilleux effet de l'art. Nous nous intéressions à Gilbert ou à Chatterton, nous suivions avec curiosité, avec sympathie, avec angoisse, le déroulement de leur aventure. Et voici qu'au moment où nous avions oublié ce qui nous entoure, où nous nous oubliions nousmêmes pour ne penser qu'à eux, à leur situation, à leurs sentiments, où nous nous étions identifiés à eux, brusquement l'enchantement est rompu. Nous croyions avoir affaire à des êtres de chair et de sang : nous nous apercevons, on nous oblige à nous apercevoir, que nous nous étions excités seulement pour des héros de carton, pour des exemples scolastiques, pour des arguments faits hommes. Notre imagination retombe à plat. Et ce n'est pas seulement l'illusion qui s'évanouit, c'est le naturel qui est gâté. Le procédé dont use ici Alfred de Vigny n'est pas absolument neuf. Il fait songer à ceux dont use Sterne dans Tristram Shandy et dans le Voyage sentimental, dont ont usé après Sterne tous les imitateurs de Sterne, et Dieu sait, de Diderot à Xavier de Maistre et à Jules Janin, s'ils furent nombreux à la fin du xviiie siècle et au début du xix^. Mais pour nombreux qu'ils soient, ils n'en sont, avec leur originalité apprêtée et leur intarissable bavardage, que plus agaçants.

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