‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 79 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

De telles objections n'ont pas dû se présenter à l'esprit d'Alfred de Vigny, car, loin de renoncer au système de composition qu'il avait appliqué dans la première Consultation du Docteur Noir, à plusieurs reprises il se proposa d'y revenir. On peut dire que pendant une dizaine d'années au moins de sa vie, toutes les grandes questions qui sollicitaient son intelligence se sont concrétisées pour elle sous la forme d'un dialogue entre le sensible Stello et son flegmatique interlocuteur. Après la consultation sur le rôle du poète dans les affaires publiques, il devait y en avoir une seconde, sur le suicide. Si nous en croyons le Journal d'un Poète, elle aurait « renfermé tous les genres de suicide et des exemples de toutes leurs causes analysées profondément ». Nous avons même un aperçu de l'ordonnance par laquelle elle se serait terminée. Vigny s'abstint de donner suite à ce projet par scrupule de paraître encourager ou justifier un acte qu'il considérait comme un acte anti-social. Une troisième consultation aurait mis en cause les hommes politiques, les importants, comme il en pullule sous le gouvernement représentatif, « en qui l'orgueil d'être nommé le premier législateur de leur temps est devenu une vraie maladie », les avocats qui avocassent du matin au soir et qui ne sont pas seulement capables de redresser un seul des défauts ou de combler une seule lacune des lois. Une quatrième aurait roulé « sur l'idée de l'amour qui s'épuise à chercher l'éternité de la volupté et de l'émotion ». Tandis que la précédente paraît avoir été abandonnée assez vite, celle-ci au contraire semble avoir été poussée fortloin. Ilsubsiste parmi les papiers de Vigny un roman par lettres dont le sujet paraît se rattacher à cette consultation sur l'amour. Une cinquième enfin était consacrée à la question religieuse.

Vigny avait commencé à l'écrire en 1837. Nous en avons

le plan, tel qu'il l'avait rédigé, et remanié à plusieurs reprises, avec son habituelle minutie. Le cadre général était comme de coutume une conversation entre les deux inséparables ennemis, Stello et le Docteur Noir. Cette conversation devait fournir le prologue et l'épilogue, sans parler d'un nombre indéterminé d'intermèdes au cours du livre, et initier le lecteur à l'histoire d'un personnage imaginaire doté des noms plus ou moins symboliques, tantôt de Trivulce, tantôt d'Emmanuel, tantôt de Samuel ou de Christian, et conçu dans une certaine mesure sur le prototype de La Mennais. Ce personnage aurait été un réformateur religieux, entreprenant de faire le bonheur des hommes et périssant dans sa tentative. Mais le roman moderne dont il était le héros désigné eût à son tour enveloppé trois nouvelles historiques, destinées à démontrer à Christian, par l'exemple de Julien l'Apostat, par celui de de Mélanchton et celui de Jean- Jacques Rousseau, la vanité de son entreprise et les risques qu'il ne pouvait manquer d'y courir. Et, selon le rite immuable des Consultations du Docteur Noir, l'ouvrage aurait conclu par une «ordonnance» dont la teneur nous a été conservée : « Si vous êtes assez grand pour faire des œuvres religieuses et philosophiques, ne les faites qu'en vous isolant de votre nature, en les jetant du haut de votre aire inaccessible. »

Ce plan, on le voit, est plus compliqué encore que celui de Siello. Complication du troisième degré, et non plus seulement du second. Avec tout le respect qu'on peut avoir pour Alfred de Vigny, on songe à des ouvrages chinois, à des ivoires ou à des laques, série de sphères concentriques délicatement ouvragées et découpées à jour, — on se demande par quel merveilleux procédé, — à l'intérieur d'une sphère plus volumineuse, boîtes dont chacune en s'ouvrant en découvre une autre qui en contient

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