‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 80 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

une autre à son tour. La seule partie, en dehors du prologue et de l'épilogue, qui ait été complètement terminée, c'est cette Daphné, dont le nom énigmatique a fait, tant qu'on ne connaissait guère de l'ouvrage que son titre, travailler les imaginations, et à l'occasion les a égarées. Une de ces erreurs a consisté à transformer en quelque grande amoureuse Daphné, qui est un faubourg de l'ancienne Antioche. Ce serait, comme on l'a dit spirituellement, prendre le Pirée pour une femme. Le sujet de Daphné, nous le connaissons déjà : c'est l'histoire de Julien l'Apostat. Mais ici, complication encore. Cette histoire ne nous est pas directement racontée. Elle est contenue dans une suite de lettres qu'un jeune négociant juif, qui fait le trafic entre la Syrie et la Perse, adresse d'Antioche à un de ses coreligionnaires d'Alexandrie. Ce raffinement de composition ne la rend pas plus claire. Le lecteur n'arrive pas du premier coup à déplier toutes les enveloppes que l'auteur multiplie comme à dessein autour de sa pensée. La peine qu'il y prend lui gâte un peu le très noble plaisir que lui font éprouver des pages pittoresques ou profondes. On a déjà vu celles qui contiennent la substance philosophique de l'ouvrage. Il faut en citer une autre qui donne une excellente idée de la manière dont Vigny a traité les parties descriptives, qui sont fort belles. Le jeune Israélite raconte à son correspondant comment sont entrés dans la turbulente Antioche, agitée par les prédications des Nazaréens et violemment soulevée contre l'Apostat, les légionnaires de Julien.

... Les trompettes ont résonné aux portes de la ville. Les chemins se sont vidés à l'instant. Toute la foule s'est jetée dans les maisons et s'est mise à charger les toits et les terrasses, pour voir passer une des cohortes de l'armée qui va entrer en Perse dans quelques jours et qui traversait

Antioche en silence. Je n'avais jamais vu ces vieux légionnaires qui ont fait Auguste malgré lui le jeune César. J'ai compris l'étonnement que leur vue a causé à ces Syriens qui sont vêtus de soie, parfumés et épilés comme des femmes, que les Huns et les Isaures auraient déjà fait esclaves sans cet empereur qu'ils maudissent, et qui iront bientôt, après lui, tourner les meules de moulins chez les barbares qui leur crèveront les yeux.

La cohorte qui passait était celle des Hoplites. Ces hommes dont le front est chauve marchaient la tête nue, portant leur casque suspendu au col. Leurs crânes jaunâtres et cicatrisés reluisaient comme la cime de ces vieux rochers que baigne la mer. Ils marchaient aussi légèrement que les jeunes lutteurs quand ils sont nus et huilés pour la course... Tous ces hommes dont le visage était grave, la taille haute, les membres robustes, la marche rapide et infatigable, me parurent des hommes d'un autre âge et sortis des tombes de la vieille Rome ; il me sembla voir l'une de ces légions à qui Jules donnait pour délassement la conquête des Gaules, entre la construction d'une ville de guerre et celle d'un port. J'éprouvai pendant tout le passage de ces hommes d'airain, ce que l'on sentirait à Jérusalem à la vue des guerriers ressuscites de Judas Machabée.

Après eux passèrent six cents éléphants qui portaient les tentes et des vivres pour l'armée dans le désert. Cent autres éléphants couverts de longues housses de pourpre et couronnés d'algues marines étaient conduits par de beaux enfants vêtus de lin qui les guidaient de la voix et avec une baguette d'or. Ces animaux devaient être sacrifiés le lendemain au bord de la mer, et, par ordre de l'empereur, immolés à Neptune.

Cette légion traversa seule la ville, tandis que le reste de l'armée en faisait le tour, et elle ne daigna pas laisser une garde dans cette cité vaine et tumultueuse d' Antioche, dont la force se perd en paroles et en querelles.

On n'entendait plus les pas des troupes et les clairous

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