LIVRE SECOND — l'aRT
perdaient leurs voix dans l'éloignement, que la ville était encore muette de stupeur...
Cette page est d'une netteté, d'une pureté, d'une fermeté admirables. Elle fait songer à la fois à Chateaubriand et à Flaubert, quoique Vigny ne puisse être confondu ni avec l'un ni avec l'autre. Il est moins laborieux que celui-ci et plus sobre que celui-là. On peut juger par cet exemple qu'il ne tenait qu'à lui d'avoir dans le roman ce faire large et grand qui est la marque des maîtres. Il lui suffisait de renoncer aux complications excessives du plan et d'écarter la préoccupation trop obsédante de l'idée abstraite qui est la raison d'être de ces fictions qu'il emprunte à demi à l'histoire et qu'il invente à demi. Un jour, las de ce qu'il appelait lui-même « les compositions tortillées », il avait fait vœu d'être simple ; et ce jour-là il avait écrit la plus belle partie du livre qui est son chef-d'œuvre en prose et un des chefs-d'œuvre de la langue française : Servitude et Grandeur militaires.
Si on parle, à propos de Servitude et Grandeur militaires, de simplicité, c'est encore d'une simplicité toute relative. On ne se défait pas d'un seul coup de ses habitudes, même si on en sent les inconvénients. Vigny a conservé dans cet ouvrage la composition en triptyque, qui décidément lui tenait au cœur, Laurette ou le cachet rouge, la Veillée de Vincennes, la Canne de jonc, tels sont les trois contes symboliques qui cette fois encore graveront ses idées dans la mémoire de son lecteur. Mais il a donné congé au neurasthénique Stello et à son inévitable compagnon. Il s'est décidé à exposer lui-même, parlant en son propre nom, sa philo-
Sophie de la vie militaire, dans les chapitres qui encadrent ses trois nouvelles. Il n'a pas abandonné la forme du récit personnel, qui semble devenue inhérente à sa façon de conter. Mais ce récit, c'est lui-même aussi qui le fait, ce qui, après tout, est plus naturel que de demander à l'une ou à l'autre des deux moitiés de sa personne de lui servir de truchement. On peut dire, somme toute, que le livre est simple. Il est d'autant plus simple que le lecteur le simplifie. Le titre général est double : Servitude et Grandeur militaires. Dans la pensée de Vigny, cela signifie : obéissance passive et abnégation. Le sol dat obéit aux ordres qui lui sont donnés, sans hésiter, sans discuter, quelle que soit la nature de ces ordres et l'opinion qu'il en a : en cela il est serf. Le soldat, unité confondue dans les rangs d'une armée, accepte sa servitude, se résigne à son obscurité. Il fait abnégation de sa volonté, il fait abnégation de la gloire, il fait abnégation de sa vie : en cela il est grand. Des trois histoires de soldat que Vigny rapporte à l'appui de cette double thèse, il y en a une dont le lien avec elle paraît moins évident et moins étroit : c'est la Veillée de Vincennes. Aussi ne semble-t-elle avoir été mise là que pour grossir l'ouvrage, ou pour satisfaire ce goût de la composition ternaire qui va chez Vigny jusqu'à la superstition. EUe fait un peu l'effet d'être en surnombre ; et bien qu'elle ne soit pas en elle-même dépourvue d'intérêt ni d'agrément, peut-être vaudrait-il mieux, la perfection de l'œuvre défiant ainsi toute critique, qu'elle n'y figurât pas. On peut sans grand inconvénient la laisser de côté. Le triptyque, dès lors, devient un diptyque dont les deux panneaux se répondent admirablement l'un à l'autre, et forment un contraste d'une grande beauté.
Le contraste est dans la pensée même qui s'exprime au moyen de ces deux tableaux. Il n'est pas moins dans l'art