LIVRE SECOND — l'aRT
avec lequel ils ont été dessinés par le poète qui s'est mis ici au service du penseur. Il est d'abord dans les deux figures qui occupent le centre des deux compositions. Le vieux commandant que Vigny rejoint au galop de son cheval sur la grand'route d'Artois, conduisant péniblement à pied « une petite charrette de bois blanc, couverte de trois cercles et d'une toile cirée noire », où une pauvre jeune femme aux traits émaciés et aux grands yeux bleus élargis par la folie, accroupie dans la paille, joue toute seule aux dominos, n'a rien de fin, d'élégant ni d'héroïque, avec son dos voûté, ses moustaches blanches et ses gros sourcils noirs. Enfant de troupe à ses débuts, puis mousse, matelot et enfin capitaine dans la marine marchande, il n'a jamais eu que les connaissances indispensables à son métier, et il n'avait sans doute jamais philosophé sur les rigueurs de la discipline militaire et sur l'obéissance passive, quand la Révolution fit de lui le commandant d'un brick de guerre et l'exécuteur des ordres du Directoire. Ces ordres, c'était de transporter à la Guyane un journaliste arrêté à la suite du coup d'état de Fructidor, et avec lui sa jeune compagne ; c'était aussi d'ouvrir, par tant de degrés de latitude et de longitude, une lettre scellée dé cire rouge qui contient des instructions secrètes. Les jours passent. Le capitaine a presque oublié la lettre. Le moment vient d'en prendre connaissance. Elle enjoint de passer, sans aucun délai, le prisonnier par les armes. Le capitaine est une âme simple. C'est, comme il dit lui-même, « un pauvre homme », qui a l'habitude « d'obéir aveuglément, d'obéir toujours, d'obéir comme une malheureuse mécanique, malgré son cœur ». Il ne se demande pas si les ordres qu'il a reçus sont justes, s'ils sont légitimes, s'il ne pourrait pas, sous un prétexte ou sous un autre, en ajourner ou en éluder l'accomplissement. Il les a reçus, il les exécute
ponctuellement. Mais au fond de cette conscience obscure s'incruste, non pas un remords, — il n'a fait que son devoir et ne se sent nullement coupable, — mais un souvenir aussi douloureux et cuisant qu'un remords. Le moment où il a commandé la fusillade est un moment qui, après vingt ans, dure encore, et qu'il traînera toute sa vie comme un boulet. De ce moment-là, il est devenu aussi triste que la malheureuse qu'il a contribué à faire veuve ; il a senti quelque chose en lui qui lui disait : Reste devant elle jusqu'à la fin de tes jours et garde-la. Il l'a fait. Il l'a fait sans récriminer et sans se plaindre. Il lui a paru aussi naturel de se sacrifier qu'il lui a paru naturel d'obéir.
Le capitaine Renaud, avec sa haute taille, son visage pâle et mélancolique et sa canne de jonc sur laquelle il s'appuie pour marcher et dont il s'amuse, au repos, à faire des lignes et des ronds sur le sable, est une âme autrement compliquée et profonde. « Homme d'un esprit très cultivé », ayant « beaucoup lu et beaucoup retenu », il est au courant « des plus grandes affaires politiques de l'Europe sous l'Empire », Fils d'un vieil officier supérieur qui a suivi Bonaparte en Egypte, page de l'empereur dès qu'il y a eu un empereur, il a été, dès l'adolescence, possédé du démon de la gloire et du génie de Napoléon. Grandissant sous les yeux d'un maître qu'il admirait jusqu'au fanatisme, toutes les ambitions lui étaient permises, tous les espoirs s'offraient à lui. Mais, disgracié par le grand homme qui le soupçonne de l'avoir surpris dans un moment de faiblesse et de l'observer de trop près, il est envoyé au camp de Boulogne, capturé par les Anglais, prisonnier sur parole à bord de la Victoire, la frégate de l'amiral Collingwood, rendu enfin, après des années, à la liberté et à son pays. L'empereur, quand il se représente devant lui, le toise d'un air méprisant et lui tourne le dos. Il « se plonge dans les