‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 83 sur 128 · LIVRE SECOND — l'arT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'arT

rangs inconnus » de l'infanterie de ligne ; il « sert la Patrie sans rien tenir de Napoléon ». Borné à l'avenir d'un officier subalterne, vivant de la vie du soldat, n'attendant rien de la guerre, la voyant de près et tous les jours, il la prend en horreur. Il en arrive « à la haïr, tout en la faisant avec ?

énergie ». Cet homme qui a découvert le néant des grandeurs |

et de la gloire, ne vit plus que par un sentiment : le senti- "

ment de l'honneur. C'est par honneur que, depuis 1815 jusqu'à la mort de son empereur, il a refusé de reprendre du service. C'est par honneur qu'ayant envoyé sa démission quinze jours avant les journées de juillet, il est revenu prendre son poste à la tête de sa compagnie quand il a vu les Ordonnances. C'est pour l'honneur qu'il tombe obscurément à la tête du pont d'Iéna, assassiné par un gamin. Il est assez détaché de ce monde pour le quitter sans plainte ; il a l'âme assez grande pour pardonner à son meurtrier. Celui-là, c'est un héros et c'est un philosophe ; c'est un saint et un martyr de « la religion de l'honneur ». Le contraste, il existe encore dans la manière dont, de part et d'autre, le récit est conduit. L'histoire de Laurette est construite comme un drame. Une situation est préparée lentement, soigneusement, amenée à point, brusquement dénouée. La jeunesse des « déportés », leur insouciance, leur gaîté, leurs charmants enfantillages, leur babillage d'oiseaux, l'intimité qui s'établit insensiblement entre eux et le capitaine, les projets qu'ils ébauchent ensemble, le sentiment paternel qui germe obscurément dans le cœur du loup de mer, tout porterait à voir l'avenir en rose. Mais la lettre du Directoire est toujours là, avec « sa grande figure pâle, son troisième cachet, plus grand que les yeux, '

tout ouvert comme une gueule de loup... ». Selon une idée chère à Vigny, elle symbolisera l'insondable Destinée qui apporte aux hommes la vie et la mort. C'est la mort qu'elle

recèle dans son enveloppe mystérieuse. Personne n'essaye de lui résister ni de se révolter contre elle. A la signification qui lui est faite de l'arrêt du Directoire, une rougeur fugitive passe sur la joue du jeune journaliste, mais il s'incline. « Je ne demande rien, capitaine, dit-il avec une voix aussi douce que de coutume ; je serais désolé de vous faire manquer à vos devoirs. » Le capitaine sent « la colère le prendre aux cheveux », mais en même temps je ne sais quelle force qui le fait obéir et le pousse en avant. Le condamné sera fusillé sur le bossoir du navire. Et Laurette ? elle ignore. A l'heure dite, le capitaine la fera mettre dans un bateau et emmener au large, pour que du moins elle n'ait pas le spectacle de l'exécution. C'est ici que l'émotion arrive à son comble, et je laisse la parole au conteur.

Ces embarcations tiennent six hommes... Ils s'y jetèrent et emportèrent Laure avec eux, sans qu'elle eût le temps de crier et de parler. Oh 1 voici une chose dont aucun honnête homme ne peut se consoler quand il en est cause. On a beau dire, on n'oublie pas une chose pareille 1... Ah I quel temps il fait ! — Quel diable m'a poussé à vous raconter çal Quand je raconte cela, je ne peux plus m'arrêter, c'est fini. C'est une histoire qui me grise comme le vin de Jurançon. — Ah ! quel temps il fait ! — Mon manteau est traversé.

Je vous parlais, je crois, encore de cette petite Laurette! La pauvre femme 1 Qu'il y a des gens maladroits dans le monde I l'officier fut assez sot pour conduire le canot en avant du brick. Après cela, il est vrai de dire qu'on ne peut pas tout prévoir. Moi je comptais sur la nuit pour cacher l'afTaire, et je ne pensais pas à la lumière des douze fusils faisant feu à la fois. Et, ma foi I du canot elle vit son mari tomber à la mer, fusillé.

Il y a dans la Canne de jonc des scènes aussi fortes, que ce soit « le dialogue inconnu » dans une chambre du

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