LIVRE SECOND — L ART
palais de Fontainebleau, entre le pape et l'empereur, ou la surprise du corps de garde russe dont tous les occupants sont passés par les baïonnettes, y compris l'officier de quatorze ans qui meurt en appelant : Papa... Mais elles ne sont que des épisodes au cours d'une action qui en comporte d'autres, d'une nature toute différente, simple et calme, par exemple la lecture de la lettre que Renaud reçoit de son père, ou la conversation, sur le pont de la Victoire, avec le bon amiral Colling^^ood ; et ceux-là même qui sont les plus dramatiques visent moins à nous émouvoir qu'à nous faire penser. L'essentiel, pour le poète, n'est pas que nous tremblions pour le vieux pontife autour duquel le Corse tourne comme une bête fauve, ou que nous versions une larme sur l'adolescent aux cheveux blonds en qui son égorgeur ne peut pas voir un ennemi, c'est qu'une fois le frisson passé ou la larme séchée, de ce que nous avons vu nous retenions une idée : supériorité des grandeurs de l'esprit sur les grandeurs de chair, illégitimité de l'assassinat, fût-il permis ou commandé par les lois de la guerre. Pathétiques ou non, les tableaux qu'il fait passer tour à tour sous nos yeux marquent les étapes qui ont conduit son héros de l'enthousiasme juvénile au désabusement de la maturité, des ambitions effervescentes à la résignation stoïque. La vie du capitaine Pienaud est le dernier chant, et le plus accompli, de ce « poème épique sur la désillusion » que forment, au dire d'Alfred de Vigny, Cinq-Mars^ Stello, Servitude et Grandeur militaires. Ici point de catastrophe où s'exalte l'orgueil, à quoi la pitié compatisse; mais une pression lente qui ploie la volonté, un pli amer donné à la pensée et à la lèvre, une décoloration successive de toutes les choses de ce monde qui fait qu'on s'en déprend à mesure et qu'à propos de chacune d'elles on dit : Ce n'était que cela. Toute la mélancolie des rêves avortés et
des espoirs trahis, tout le désenchantement de l'expérience, tout le gris de la vie pénètre et imbibe ces confidences murmurées à demi-voix, un soir sinistre d'émeute, sur le banc d'un boulevard désert, par ce vieux capitaine qui n'a tiré d'autre profit des longues années d'une carrière honorable et obscure que la connaissance des hommes, la conviction de l'universelle vanité, et parmi tant de déceptions de toute sorte, la satisfaction d'avoir, en conscience, « fait son devoir ».
Dans Servitude et Grandeur militaires, Vigny est arrivé, non sans peine — et en traînant encore avec lui quelques restes de « l'entortillage » où s'embarrassait facilement une pensée à qui la complication n'était pas moins naturelle que la grandeur, — à réaliser l'idéal de simplicité grave et forte vers lequel dans ses romans et dans son théâtre, il avait tendu. Pourtant, quelque prédilection qu'on puisse légitimement éprouver pour ce livre admirable, il ne marque pas le dernier terme de l'art d'Alfred de Vigny. Le point culminant de cet art savant et pur, symbolique et profond, c'est dans ses poèmes, — dans quelques-uns de ses poèmes surtout, mais, si le nombre en est mesuré, le prix en est inestimable, — qu'il faut l'aller chercher