LES POÈMES
l'invention des sujets et l'imagination plastique
Ce qui frappe le plus au premier abord, dans la poésie d'Alfred de Vigny, c'est l'absence à peu près complète de toute inspiration personnelle ou actuelle. Ce caractère est le plus apparent parmi ceux qui distinguent l'auteur de ses illustres contemporains et rivaux, d'un Lamartine, d'un Victor Hugo. Le poète des Méditations et des Harmonies ne nous parle guère que de lui-même. Ses stances et ses « cantiques » débordent naturellement de son âme comme le trop-plein de ses joies et de ses douleurs. Il n'a eu, pour les commenter, qu'à raconter sa vie. Victor Hugo ne nous a laissé ignorer ni ses bonheurs, ni ses inquiétudes, ni ses espérances, ni ses déceptions, ni ses souffrances de fiancé, d'époux, d'amant, d'ami, de père, et de grand-père. De plus, il ne s'est pas accompli dans son siècle de grand événement politique ou social, national ou humain, qui n'ait eu son retentissement dans ses vers. "Si l'on ne peut
raisonnablement soutenir que le poète des Contemplations et de la Légende des Siècles soit étranger à son époque, encore moins s'avisera-t-on de contester que celui des Odes, des Voix Intérieures, des Châtiments et de l'Année Terrible y tienne par toutes ses fibres. Vigny semble hors de son temps et de son pays, parfois même hors de l'espace et du temps. Qu'est-ce qu'une pièce comme la Neige ou la Sauvage nous livre de sa vie intime? Par quel lien le poème d'Eloa ou celui du Mont des Oliviers se rattache-t-il à l'actualité? Il n'y a, ce semble, qu'à ratifier le mot, déjà cité, de Sainte-Beuve sur « la tour d'ivoire » où « avant midi » le poète serait rentré, tour de mystère, tour de songe, où il aurait vécu à l'écart des hommes de sa race et de son âge, sans communications avec le monde extérieur, se nourrissant de sa propre substance, et poursuivant dans un silence rarement interrompu la méditation de je ne sais quel nirvana...
Vigny, il faut bien en convenir, n'a rien fait pour démentir, il a tout fait pour confirmer la légende qui de son vivant commençait à se former autour de son nom. S'il avait, comme la plupart de ses amis et rivaux, fait délibérément métier d'écrivain, peut-être se serait-il laissé aller, en un temps où il était de mode de prendre le public pour confident, à l'entretenir, lui aussi, de sa personne. Mais outre « une certaine pudeur » naturelle, dès ses premiers pas dans la carrière poétique, la réserve inhérente au gentleman l'avait détourné de « se mettre en scène ». Si parfois il se sentait quelque velléité de s'avancer timidement sur le théâtre, aussitôt il se rejetait dans la coulisse. En 1822, il avait intercalé dans un de ses poèmes — c'est le Bal — une esquisse tout à fait dans le goût de l'époque, où il se figurait dans l'attitude chère aux premiers romantiques, accueillant avec l'air d'un Giaour ou d'un Lara les danseuses