‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 86 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

qui venaient lui demander en guise d'intermède à la fête mondaine, de réciter quelques-uns de ses vers :

Mais dans les airs émus la musique a cessé... Tout se tait. Et pourquoi, graves, mais ingénues. Ces trois jeunes beautés vers un homme venues ? Cette douleur secrète errante dans ses yeux N'a pas déconcerté l'abord mystérieux ; Elles ont supplié ; puis, s'aidant d'un sourire. Elles ont dit : « Les vers ont sur nous tant d'empire t Ils manquaient à la fête, et le bal les attend... >>

Le passage, trop personnel, a disparu des éditions postérieures. Combien il répugnait profondément à la nature de Vigny de se livrer, de s'abandonner, nous pouvons en juger par celle de ses poésies qui a le rapport le plus étroit avec sa vie intime, la Colère de Samson. Celle-là, nous le savons, immortalise le souvenir d'une crise sentimentale, aussi aiguë que celle qui fit jaillir du cœur d'Alfred de Musset les sanglots désespérés des Nuits. Pourtant, à lire l'histoire de Dalila et de son amant, nous pourrions méconnaître l'intérêt qu'y prend pour son compte le poète, n'était le rugissement d'indignation et de douleur qui, trop longtemps contenu, éclate dans les quatre derniers vers :

Terre et Ciel ! punissez-la par de telles justices

La traliison ourdie en des amours factices,

Et la délation du secret de nos cœurs

Arraché dans nos bras par des baisers menteurs !

Les poèmes dédiés à la mystérieuse Eva, la Maison du Berger, les Oracles, V Esprit pur, pourraient faire attendre des confidences. Ils tournent plus ou moins vite, plus ou moins complètement, à la dissertation politique ou philosophique, si bien qu'on s'évertue à deviner et qu'on ne saurait dire à quelle femme ils sont adressés, ni si c'est

à la même femme, ni seulement si c'est à une femme oui une idée. Quant au reste de l'œuvre poétique de Vigny, ce qu'il peut devoir aux circonstances de sa vie se réduit à peu de chose. Peut-être, dans sa jeunesse, l'auteur a-t-il pris part à quelque battue au loup. Peut-être au bal, à Paris, s'est-il fait conter par Wanda, «grande dame russe » — qui porte d'ailleurs un nom polonais — la douloureuse histoire de sa sœur. Peut-être a-t-il, à la porte du Jardin des Tuileries, échangé quelques paroles avec le pauvre diable, grand homme manqué et musicien de rencontre, dont il nous narre les déboires dans la Flûte. Encore est-U malaisé de discerner, dans l'un ou l'autre cas, si le cadre où sa pensée se joue est fiction ou réalité. On peut affirmer avec plus de certitude que sans le hasard d'une villégiature à Dieppe, d'une promenade dans la banlieue parisienne, d'une garnison à Pau, nous n'aurions ni la Frégate « la Sérieuse », ni les Amants de Montmorency, ni le Cor. Et c'est à peu près tout. Autant dire que pour l'intelligence de la poésie de Vigny la connaissance de sa biographie est à peu près de nulle utilité.

Les événements contemporains l'ont, sinon plus heureusement, du moins plus fréquemment inspiré. Le premier ouvrage en vers un peu étendu qu'O ait composé, Héléna, est un poème de circonstance dont la cause occasionnelle doit être cherchée dans les péripéties de la guerre pour l'indépendance hellénique. Vigny s'excusait, en le publiant, de sortir du domaine de la poésie pure ; il prenait comme un engagement de s'y renfermer désormais. « Peu d'entre mes ouvrages, écrivait-il dans l'Introduction, se rattacheront à des intérêts politiques. » Pourtant quelques mois à peine s'étaient écoulés que le massacre, dans les rues de Madrid, de la garde de Ferdinand VII lui suggérait le sujet du Trappiste. Nous avons dans Paris, pour lui em-

Page 1