LIVRE SECOND — L'aRT
prunter ses propres paroles, ses « impressions » et ses « pressentiments », entendez ses espérances ou ses illusions de 1830 ; dans les Oracles, son jugement sur la monarchie de Juillet et la Révolution de 1848. Wanda fait écho aux protestations réitérées que les publicistes et les penseurs, au temps de Louis-Philippe, un Quinet, un Michelet élevaient contre les procédés du despotisme moscovite. En 1855, le poète ajoute triomphalement un post-scriptum au dialogue pour célébrer dans la mort du tzar Nicolas et la prise du fort Malakofî, en liant d'ailleurs ces deux événements au prix d'un anachronisme, l'exécution des arrêts de la justice souveraine. Non seulement il suit avec passion les péripéties du grand cérame où se jouent les destinées de l'humanité et dont les acteurs sont les peuples et les rois, mais de moindres accidents ont le pouvoir de fixer son attention et d'éveiller ses pensées. Il y a, dans la Maison du Berger, une longue diatribe contre les chemins de fer, destructeurs de la poésie et de l'hnprévu, dévorateurs de vies humaines, où survit l'horreur qu'inspira aux Parisiens de 1842 le terrible déraillement de Bellevue. On y retrouve en raccourci les idées, les arguments et jusqu'aux mouvements oratoires des avocats, Bethmont, Philippe Dupin, Liouville, qui plaidèrent au procès où furent pesées les responsabilités de la catastrophe. Un autre passage du même poème malmène les politiciens « qui croient à leurs paroles » et méprisent les poètes et les penseurs. Ce sont les représailles exercées par Vigny contre les parlementaires, pairs de 1839, députés de 1841, contre les «avocats d'un jour» qui ont repoussé le projet de loi sur la propriété littéraire, en déclarant dédaigneusement, comme Lestiboudois, « qu'il n'y a pas de propriété de la pensée », ou, comme Berville, « que les auteurs de mérite ne se trouvent pas dans une condition pire que celle des
avocats ou des magistrats de talent ». On voit que le rêveur à la tour d'ivoire s'est désintéressé beaucoup moins qu'on ne l'estime généralement, beaucoup moins qu'il n'en faisait lui-même profession en 1822, -des événements contemporains. Il y avait là une veine qui s'offrait à lui, où ses dons de poète philosophe auraient trouvé, à s'employer, une ample matière. Il l'a, à plusieurs reprises, plus qu'effleurée, assez pour qu'on doive signaler dans l'actualité politique une source constante de sa poésie, pas assez souvent ni avec assez de suite pour nous donner le grand poète social qu'il semble par moments qu'il ait ambitionné d'être, que certains, comme Gustave Planche, avaient espéré qu'il serait en effet. Et on se demande même, à distance, pour quelles raisons il n'a pas persévéré dans la voie où son génie paraissait l'engager.
Si on voulait les énumérer toutes, il faudrait repasser toutes les étapes de sa carrière poétique, refaire l'histoire de sa vie, expliquer les causes, qui ne sont pas purement littéraires, de «l'infécondité» que plusieurs de ses critiques lui ont reprochée. La principale, du point de vue où nous sommes, c'est une certaine lenteur et longuerie d'exécution dont il avait lui-même conscience. Quand on veut suivre l'actualité, il faut aller du même pas qu'elle. Vigny n'avait ni le goût ni l'habitude de se hâter, « Je ne fais pas un livre, disait-il, il se fait. Il mûrit dans ma tête comme un fruit. » A plus forte raison la poésie lui semblait-elle demander pour naître du mystère et du temps. Il la définissait « la perle de la pensée » ; il jugeait qu'elle devait se former quasi inconsciemment, dans les profondeurs et le demijour de l'esprit, comme la perle au sein des mers. « Chaque vague de l'Océan ajoute un voile blanchâtre aux beautés d'une perle ; chaque flocon d'écume qui se balance sur elle lui laisse une teinte mystérieuse, à demi dorée, à demi