‹ Alfred de Vigny, sa pensée et son artChapitre 88 sur 128 · LIVRE SECOND — l'aRT · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND — l'aRT

transparente, où l'on peut seulement deviner un rayon intérieur qui part de son cœur, » C'est la méthode de la nature, à qui les délais ne sont pas mesurés. Elle s'accorde mal avec les nécessités de l'improvisation. On ne s'étonne pas que les cartons de Vigny soient demeurés pleins d'ébauches abandonnées et de projets qui n'ont même pas reçu un commencement de réalisation.

Trop discret pour se mettre lui-même dans ses vers, trop indolent pour suivre au pas de course la marche rapide des événements, il a donné toute son attention aux idées. Sa poésie a réfléchi sa vie intellectuelle et les principaux épisodes de cette vie, à savoir les lectures qui ont éveillé et fécondé sa réflexion. Faut-U déclarer qu'en insistant sur ce point, on n'a pas en vue, tant s'en faut, de déprécier la pensée d'Alfred de Vigny, d'en méconnaître ou seulement d'en diminuer l'originalité. Le stoïcisme désillusionné ou le pessimisme héroïque, comme on voudra l'appeler, dont il faisait profession, est marqué d'une empreinte trop personnelle pour qu'on affecte de n'y voir qu'une philosophie de seconde main. Si l'on veut enfoncer jusqu'aux racines les plus lointaines de cette amère doctrine, il ne suffit pas d'invoquer tel livre, telle page, tel mot tombé plus ou moins fortuitement sous les yeux du poète ; il faut mettre en cause, après les dispositions du corps et de l'âme qui sont l'étoffe du caractère, les souvenirs de la première enfance et l'éducation qui ont donné le pli à cette étoffe, les circonstances ultérieures qui ont repassé sur ce pli et l'ont rendu ineffaçable La philosophie de Vigny, on l'a vu, est le résultat de sa naissance, de tout l'ensemble de conditions physiques, matérielles et morales que ce mot implique, de son adolescence écoulée dans la société de vieillards désabusés et chagrins, des déboires de sa carrière militaire et de sa

carrière littéraii'e, des déceptions éprouvées à son foyer et hors de son foyer, de toute son expérience d'homme enfin. Mais à fixer les principes de cette philosophie, comme à en déterminer les points d'application, les livres que le poète a lus ont concouru pour une large part. Trois ou quatre, auxquels il s'est attaché, la Bible, de Maistre, Byron, ont eu sur lui une influence capitale. Quant à l'autre face de sa pensée, à cette généreuse confiance en l'avenir qui lui fait pressentir le triomphe final des Idées et saluer l'avènement prochain du règne de l'Esprit, si on peut la considérer comme un développement lointain des convictions spiritualistes, des croyances chrétiennes dans lesuqelles il avait été nourri, si elle s'accorde avec la foi communément répandue vers le milieu du xix® siècle aux destinées terrestres de l'humanité, il est bien difficile d'admettre qu'elle n'ait pas été fortifiée ou exaltée par telle page de Pascal ou de Malebranche dont la trace persiste indélébile sur telle strophe de la Maison du Berger, de la Bouteille à la mer, de l'Esprit pur. Ainsi la pensée d'Alfred de Vigny réagit au contact d'une pensée étrangère, que tantôt elle réprouve et repousse, tantôt accueille, absorbe et combine avec soi, autour de qui tout au moins elle se fixe et se cristallise, de fluide et de mouvante devenant arrêtée et rigide, prenant grâce à elle sa forme parfaite et définitive, mais ne faisant par là que révéler sa propre nature et s'organiser selon sa propre loi.

L'originalité de Vigny comme penseur est incontestable. Mais un poète n'est pas seulement un penseur ; c'est un « trouveur », un créateur de fables et d'images. Chez l'auteur

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