LIVRE SECOND — l'aRT
des Poèmes Antiques et Modernes et des Destinées, la puissance d'imaginer égale-t-elle la vigueur de la réflexion? On est enclin à en douter, quand on rapporte à leurs sources la plupart des poèmes qui composent ces deux recueils. Ce sont en général des morceaux de caractère narratif. On est frappé de voir combien celui qui les a écrits a peu la superstition du nouveau, combien peu il éprouve le besoin d'inventer et de créer, puisque un bon tiers d'entre eux reprennent des sujets qui étaient depuis longtemps à la portée de tout le monde et dans le domaine public. On est plus surpris encore de constater combien peu il transforme les matériaux qui lui ont fourni la charpente de chacun d'eux. Il est vrai qu'il y a toute une série de ces récits dont il emprunte la substance à des textes auxquels il est difficile de changer quelque chose, à des textes vénérables et sacrés, immuables dans leur contenu et dans leur lettre, comme celui de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il n'est pas permis ni même possible au poète d'altérer dans ses données essentielles l'histoire de Moïse ou celle de la Fille de Jephté, d'introduire quelques détails de son crû dans la scène du Jardin des Olives, de dénouer autrement que ne fait l'Evangile de saint Jean l'aventure de la Femme adultère, de donner une version inattendue des amours de Samson et de Dalila. Supposez qu'il passât outre au scrupule de froisser des susceptibilités légitimes ; supposez qu'il ne sentît pas quelle faute il commettrait contre le goût en cousant des variantes romanesques aux plus beaux chapitres de la Bible, il hésiterait encore, et avec raison, à déranger des habitudes séculaires. Même quand il s'agit de légendes qui n'ont pas de caractère sacré ou de fondement historique, mais qui jouissent d'une notoriété universelle, ce dernier motif serait à lui seul très suffisant. On s'expUque fort bien que racontant la mort de Roland,
OU le mariage d'Eginhard, ou l'infortune de l'Homme au masque de fer, Vigny n'ait pas tenté de modifier une tradition aussi ancienne que la nation française, ou courante chez nous depuis deux cents ans au moins, ou entretenue du Siècle de Louis XIV à tel « roman historique » de la Restauration, de Voltaire à Regnault-Warin, par toute une littérature de mémoires, de dissertations et de pamphlets. En de telles matières, s'écarter de la version reçue, ce n'est pas surprendre agréablement, c'est désorienter le lecteur ; c'est lui ménager un désappointement au lieu d'un plaisir. Mais, pour nous borner aux sujets où l'imagination de Vigny pouvait se donner librement carrière, ou bien l'effort d'invention, au moins en ce qui regarde le fond des choses, n'y est pas très considérable, ou bien on retrouve assez facilement, dans la trame du poème, les éléments qui ont servi à le composer. Une jeune catholique essaye en vain de sauver, le soir de la Saint-Barthélémy, la vie d'un gentilhomme huguenot qui l'épouse in extremis; un capitaine pleure le sort de sa frégate coulée à la bataille d'Aboukir ; un colon du Far West donne asile dans sa maison à une Indienne échappée au massacre de sa tribu ; un moine, prêtre-soldat, exhorte au sacrifice ses compagnons d'armes ; un pauvre joueur de flûte raconte l'enchaînement de banales mésaventures qui l'a conduit à la mendicité Il n'y a guère, en vérité, de données plus simples que celleslà, et ce serait aller au rebours de l'intention du poète de les prendre pour autre chose que pour un prétexte à des effets de pittoresque archaïque ou nautique, ou à des considérations philosophiques dont l'intérêt dépasse infiniment celui de l'anecdote qui leur a servi de point de départ, si bien qu'on en arrive presque à l'oublier. Là où le canevas est un peu plus étoffé, où il y a un semblant d'action, dans Dolorida, dans Wanda, dans les Amants de Montmorency,